Accueil   Réflexions d'actu   Lu, vu, entendu   Côté Privé   Côté public   Tout savoir   Écrits 
     
A la une
 Qui est Bruno Mégret
 Son parcours politique
 Ses options de A à Z
 Son autobiographie
 Ses ouvrages
 Découvrez le site du MNR

  Contacter Bruno Mégret

Discours, le 20/11/1986
Pour l'Europe de la puissance
Discours à l'Assemblée nationale à l'occasion de la ratification de l'Acte unique.


Monsieur le Président, monsieur le ministre des Affaires étrangères, mes chers collègues, je vais sans doute vous surprendre, mais je crois qu'il n'y a pas dans cette assemblée de groupe parlementaire qui soit plus attaché à l'idée européenne que le Rassemblement national. Tout simplement parce que nous sommes un mouvement moderne, préoccupé avant tout du devenir de notre peuple et de notre civilisation.

À l'inverse, le débat qui s'est instauré au cours des derniers jours à propos de la ratification de l'Acte unique me paraît dépassé. C'est exactement le même et sempiternel débat qui vous occupait, mesdames, messieurs, il y a vingt ans déjà.

Comme si le monde était resté le même, comme si l'expérience de la CEE n'avait servi à rien, comme si la réflexion était définitivement figée!

Entre ceux qui ne veulent à aucun prix de délégation de souveraineté et ceux qui veulent à tout prix une intégration croissante au sein des institutions communautaires, il y a le plus formidable des faux débats.

Nous, nous acceptons la délégation de souveraineté, mais à condition qu'elle se fasse au profit d'institutions qui en vaillent la peine et nous pensons que les institutions de Bruxelles, aujourd'hui, ne valent pas vraiment cette peine.

Depuis plus de vingt ans, la Communauté européenne piétine comme un coureur à contre-courant sur un tapis roulant et peut-être n'est-ce pas seulement parce que l'entreprise européenne est difficile, peut-être est-ce aussi parce qu'on a pris une mauvaise voie.

Plutôt que de ressasser ce vieux débat des années soixante, peut-être faudrait-il, mes chers collègues de la classe politique traditionnelle, vous qui depuis des décennies monopolisez les sphères du pouvoir, peut-être faudrait-il que vous répondiez à la question que nous vous posons aujourd'hui : qu'avez-vous fait de l'Europe?

L'Acte unique est peut-être la réponse la plus significative, mais aussi, je dirais, la plus pitoyable. Voilà un texte présenté comme un progrès pour la construction de l'Europe et que contient-il ? L'objectif du marché unique déjà prévu dans le traité de Rome, mais reporté au 31 décembre 1992. Fallait-il un nouveau traité pour cela ? La reconnaissance formelle de compétences et d'institutions déjà existantes dans la pratique. Aucun changement n'en résultera. L'extension d'une procédure de vote à la majorité qualifiée, dont on peut penser qu'elle sera sans effet pratique puisque tout laisse à croire que, dans la foulée du compromis de Luxembourg, le traité ne sera pas vraiment appliqué sur ce point. Enfin, l'instauration d'une coopération en matière de politique étrangère, qui, en caricaturant un peu, prend sa forme la plus accomplie dans le paragraphe 2 de l'article 30 qui prévoit que « les Hautes Parties contractantes s'engagent à s'informer mutuellement et à se consulter (...) afin de s'assurer que leur influence combinée s'exerce de la manière la plus efficace ». Sans commentaire.

Monsieur le ministre, ce traité est à l'image de l'Europe : une avalanche de dispositions juridiques complexes et inopérantes, sans souffle et sans objectif. Qu'avez-vous fait de l'Europe?

L'objectif affiché est la création d'un marché commun, censé apporter une plus grande prospérité. Très bien. Cela veut dire que le principal ressort de la Communauté, c'est l'économie. La spécificité de l'Europe communautaire, c'est donc précisément ce qui n'a rien de spécifique à l'Europe. Car, que je sache, le système économique est le même en Europe et dans tout le monde occidental, Japon compris.

Et lorsque M. Delors affirme dans l'Expansion qu'une véritable coopération économique européenne permettrait d'élever de 1 p. 100 la croissance annuelle et de réduire de 30 p. 100 le chômage en cinq ans, c'est peut-être vrai, mais est-ce vraiment une justification de la Communauté ?

Peut-être obtiendrait-on de meilleurs résultats encore en élargissant le Marché commun à l'Occident tout entier ou en plaçant nos États — pour reprendre la formule de Paul Valéry — sous la tutelle d'une commission américaine ?

Fondée principalement sur les impératifs marchands, l'Europe de Bruxelles est naturellement celle des marchandages et comment s'étonner des disputes sordides sur le prix du beurre ou sur le niveau des montants compensatoires ?

Fondée sur les seuls objectifs de libéralisme économique, l'Europe de la CEE veut abattre les frontières intérieures — très bien! — mais elle ouvre en même temps les frontières de l'Europe vers l'extérieur. Au lieu d'être l'instrument de la construction d'une authentique communauté, elle devient ainsi un facteur de destruction des identités. Elle ouvre l'Europe aux vents fous de toutes les influences subversives.

Qu'a-t-on fait, sur le seul terrain économique, du principe pourtant essentiel de la préférence communautaire? On ne construit une véritable communauté qu'en s'affirmant différent et autonome face à l'étranger. Comment s'étonner alors que l'idée européenne ne suscite pas la moindre mobilisation de l'opinion, pas le moindre enthousiasme dans la jeunesse ? Qu'avez-vous fait de l'Europe ?

La méthode utilisée depuis près de trente ans est celle de la construction institutionnelle. L'Europe est censée se faire par le jeu des institutions. C'est parce qu'ils seraient pris au piège des institutions que les États, malgré eux, s'engageraient dans la voie d'une intégration progressive. Cette conception est illusoire car jamais un cadre juridique n'a pu tenir lieu de volonté politique. À jouer ce jeu-là, on a simplement sécrété un monstre bureaucratique d'une épouvantable lourdeur.

Et comme il n'y a pas de volonté politique, les seuls effets de la technostructure sont de dégager des consensus sur l'accessoire ou l'inutile. Et la Commission de Bruxelles fait l'Europe là où elle peut, avec d'autant plus de frénésie qu'elle est cantonnée dans l'accessoire : 8 000 règlements et directives, dont un règlement communautaire sur la taille des cages pour les poules pondeuses ou un autre sur les caractéristiques des vêtements des employés d'abattoir, sans compter, mes chers collègues, l'activité du Parlement européen où jamais on n'évoque les problèmes décisifs de la défense de l'Europe mais où on se penche sur les substances chimiques potentiellement dangereuses contenues dans le lait maternel.

La technocratie et le formalisme juridique ont envahi le monde communautaire comme si l'horizon de notre avenir ne pouvait s'élever au-dessus des quotas laitiers, des contingents tarifaires ou des prélèvements à l'importation. Qu'avez-vous fait de l'Europe ?

Car à laisser l'Europe sombrer dans le mercantilisme et la bureaucratie, vous l'avez placée au bord du déclin. L'enjeu est là : le déclin ou la renaissance de l'Europe. Qu'avez-vous fait pour lutter contre le déclin de notre continent ?

Qu'avez-vous fait de l'Europe pour que nous ayons encore, cinquante ans après la guerre, à subir l'humiliation de voir 350 millions d'Européens demander à 230 millions d'Américains de les protéger contre 270 millions de Soviétiques ?

Qu'avez-vous fait de l'Europe pour que cinquante ans après la guerre, l'Europe soit toujours coupée en deux par le rideau de fer ? Allons-nous encore supporter pendant dix ans, vingt ans, cinquante ans, de voir le joug soviétique asservir nos frères de l'Europe de l'Est ? Avez-vous oublié le mur de la honte à Berlin ? Ce mur couvert de sang qui reste comme une plaie béante au cœur de l'Europe ? Qu'avez-vous fait contre cela ? Vous avez ratifié les accords d'Helsinki ! Vous avez accepté l'inacceptable, vous avez figé l'Europe dans son impuissance.

Partout, mes chers collègues, le monde bouge, les peuples colonisés ont acquis leur indépendance, la Chine engage une formidable mutation, l'Extrême-Orient s'industrialise à marche forcée, l'islam se réveille, les deux empires manœuvrent pour étendre leur imperium, toutes les nations bougent, sauf les nations européennes parce que leurs dirigeants ont admis une fois pour toutes que rien ne pouvait bouger.

Et c'est si vrai qu'alors même que je parle, beaucoup se disent : « C'est un utopiste, c'est un rêveur, il ne connaît pas les contraintes ou les butoirs ! » Si, mes chers collègues, je connais les butoirs. Ils sont dans vos têtes. Car, si on juge avec le recul, comme jugeront les historiens, on constate simplement que l'Europe des Douze est plus puissante économiquement et démographiquement que l'URSS et qu'elle a une population plus nombreuse que celles des USA et un PNB aussi important que le sien.

Au vu des données de base de la géopolitique, l'Europe devrait être plus puissante que l'URSS, plus puissante que les USA Il n'y a pas de faiblesse de l'Europe inscrite dans les réalités géopolitiques, la faiblesse de l'Europe, elle n'est que dans la tête de ses dirigeants.

S'il y a une différence entre vous et nous, par-delà les quolibets et les anathèmes, c'est bien là qu'elle se situe. Vous vous dites réalistes, vous dites que vous connaissez les contraintes et les impossibilités techniques et que vous faites tout ce qui est possible. Vous dites que nous sommes incompétents pour gouverner. La réalité est différente : vous gérez le déclin, nous, nous le refusons.

Voilà des décennies que notre pays vit sans grand projet, sans véritable avenir, voilà des décennies que nous n'avons plus pour la France d'ambition digne d'elle-même. Il est temps de lui rendre un destin au travers de l'Europe, à condition que cette Europe en vaille la peine, c'est-à-dire qu'elle soit fondée sur les principes d'avenir que sont l'identité et la puissance.

L'Europe n'a de sens que si elle se fait autour de son identité. La construction de l'Europe n'est pas la première étape d'une impossible et utopique fédération mondiale. C'est simplement une famille qui fait taire ses querelles et qui resserre ses liens au moment où sa survie est menacée.

L'Europe, ce n'est pas le SME, le FEOGA, le FEDER, le FED, la BEI ou l'Euratom. L'Europe, c'est d'abord l'ensemble de nos patries charnelles, qui se nomment Scanie, Bretagne, Lombardie, Catalogne, Provence, Écosse, Bavière, Alsace, Jütland, Bourgogne ou Péloponnèse. L'Europe, mes chers collègues, c'est aussi la terre de nos mythes et de nos héros ancestraux, c'est le Cid, Arthur, Morgane, Mélusine, Ulysse et la Lorelei.

Redevenons fiers de ce que nous sommes. Renonçons à nous sentir coupables, car nous sommes, nous autres les Européens, les inventeurs d'au moins deux valeurs sans lesquelles le monde ne serait pas ce qu'il est : l'idée de liberté, notion européenne par excellence qui marque notre conception de l'homme des origines à nos jours, et l'esprit scientifique, l'esprit prométhéen, qui nous a fait inventer la science et découvrir le monde entier.

L'Europe, c'est cela. L'Europe c'est une communauté de mythes, de normes, de valeurs, d'histoire, de religion, d'ethnies, bref une communauté de culture et de civilisation. Et, si la construction de l'Europe doit se faire, elle doit d'abord se faire par cette prise de conscience, par l'exaltation du sentiment européen, par la naissance, au-delà du patriotisme national, d'une fierté européenne.

Disons clairement quel objectif doit poursuivre la construction de l'Europe. Pour nous, il est triple : premièrement, la puissance, deuxièmement, la puissance, troisièmement, la puissance.

La puissance, parce que, sans puissance, l'Europe perdra son indépendance, son identité, et cessera de maîtriser son destin.

La puissance, parce que la puissance, c'est la vie et que les nations sont comme les êtres vivants : s'ils ne sont pas en expansion, ils sont en régression.

La puissance, parce que sans elle rien de grand ne peut être fait, comme l'écrivait Denis de Rougemont en parlant de l'Europe : « Ce foyer fatalement s'éteindra si la puissance doit nous être interdite, car la puissance est mère des utopies exaltées, de la confiance en soi, du gaspillage des forces et aussi du sens de la mesure, toutes choses sans lesquelles on ne crée rien de grand.»

Cessons donc d'annoncer partout dans le monde que nous n'avons plus aucun dessein d'expansion, cessons de nous comporter en coupables et en assistés. La construction européenne n'a de sens que si elle vise à reconstituer sur le vieux continent un grand pôle de puissance. Et c'est sous cet angle, mes chers collègues, que doivent s'organiser les priorités et les impératifs de l'idée européenne.

Oui à la puissance militaire pour assurer la défense européenne de l'Europe. Et la France doit multiplier les initiatives dans cette voie. C'est un impératif majeur, car il n'est pas beaucoup d'exemples dans l'histoire de nations riches et relativement désarmées ayant survécu longtemps, même avec un protecteur, face à un empire militaire surarmé et relativement pauvre.

La France doit prendre l'initiative d'une véritable défense européenne de l'Europe. Puisque les communistes et les gaullistes ont pris la responsabilité de torpiller la CED, il serait peut-être temps, trente-quatre ans après, que la France prenne l'initiative dans ce domaine et donne l'exemple en augmentant son budget militaire. C'est une nécessité technique et un acte de volonté politique. Il faut atteindre les 5 p. 100 du PIB, accroître notre potentiel nucléaire stratégique et tactique jusqu'au seuil où la France sera jugée crédible par ses alliés européens.

Il conviendra dès lors d'assurer la sanctuarisation nucléaire du territoire de la Communauté européenne : la dissuasion doit laisser l'adversaire dans le doute et laisser croire à une possible riposte de la France en cas d'agression contre un pays européen. Il faut proposer un plan européen de construction d'armements et jouer le jeu en acceptant d'acquérir des armes fabriquées par des pays européens. Il faut lancer l’idée d'un grand programme européen de recherche militaire spatiale. Il faut faire de la pédagogie et multiplier les initiatives symboliques au bénéfice de la défense européenne de l'Europe. Pourquoi des détachements d'armées européennes ne participeraient-ils pas au défilé du 14-Juillet?

Oui, également, à l'Europe de la science et de la technologie, car c'est là aussi que se joue notre avenir. Si nous ne maîtrisons pas les techniques de pointe, nous rejoindrons le peloton de tête des pays du tiers monde.

Oui à l'Europe monétaire, car la monnaie est un instrument de puissance.

Oui à une coopération en matière de politique étrangère à condition que ce soit une politique de puissance destinée à défendre les intérêts de l'Europe et non une politique larmoyante visant à endosser la responsabilité de tous les malheurs du monde ou à faire la morale aux faibles tout en s'agenouillant devant les forts.

Enfin, l'Europe ne peut se construire valablement en plaçant tous les États autour d'une même table sur un pied d'égalité. L'Europe ne se fera qu'autour d'un fédérateur, autour d'une entité plus forte et plus déterminée que les autres qui prendra l'initiative, donnera le ton et suscitera l'adhésion progressive des plus tièdes et des plus réticents. Il faut s'engager dans la voie d'une Europe à plusieurs vitesses, il faut créer une nouvelle dynamique. Cette initiative, c'est à la France de la prendre.

La France a plus que les autres nations européennes la volonté d'indépendance et de défense : elle possède l'arme nucléaire, elle réalise au cœur du continent la synthèse des diversités européennes, c'est à elle d'accomplir cette mission historique. C'est en tout cas le rôle que nous souhaitons qu'elle joue.

Voilà, monsieur le ministre, quel est notre sentiment. Nous sommes certes, j'en conviens, très loin du problème de la ratification de l'Acte unique. Mais après trente ans de cafouillage pour les institutions européennes, pensez-vous réellement que la mise en œuvre de l'Acte unique changera quoi que ce soit à ce cafouillage ? N'est-il pas temps, à cette occasion, de prendre un peu de recul et de réfléchir à l'avenir de la France, donc à l'avenir de l'Europe ?

Monsieur le ministre, l'élection présidentielle, c'est important, le mode de scrutin pour l'élection des députés aussi, mais tout cela est secondaire et dérisoire face à la question du destin de l'Europe, car, pour reprendre les propos de Charles de Gaulle, « il s'agit de comprendre que la France est menacée de mort par la mort de l'Europe ».

Monsieur le ministre, nous ne voulons pas mourir et, face aux échecs des institutions européennes, je vous propose un mot d'ordre. Pour l'identité et la puissance de l'Europe, l'initiative à la France.

Et si le Premier ministre était encore présent, j'aurais conclu et résumé mon propos par une image lapidaire en m'adressant à lui : Monsieur Chirac, vous êtes le Premier ministre de la France. Levez-vous et criez : Debout l'Europe!
Imprimer cet article  


  Au revoir
  Départ de Bruno Mégret
  Toujours utile à la France
  La rupture ou le simulacre
  Réussir 2007
  L'autre scénario pour 2007
  Préparons la relève
  La crise des fauteurs de crise
  Votez non à la constitution
  Quand l'UMP vire au rose
  Pour le retour du politique
  Le MNR, le renouveau
  Les lignes de fracture
  La nouvelle donne politique
  Tenir, durer et gagner
  Vœux pour une vraie droite
  Sans extrêmisme ni laxisme
  Soutien à l'armée française
  La volonté de gouverner
  Le retour de l'histoire
  Les dangers de l'islamisation
  Fermez Sangatte
  Le choc des civilisations
  Un projet pour la France
  Déclaration de Saint Denis
  L'Europe face à l'islamisme
  Riposte au 11 Septembre
  Remettre de l'ordre en France
  Liberté et démocratie
  La relève à droite
  Pour que vive la France
  Rétablir la sécurité
  Non au désordre
  Pour la nation et la république
  Tradition et modernité
  Discours à la jeunesse
  L'atout agricole de la France
  Une vraie politique étrangère
  Pour l'Europe de la puissance
  L'excellence pour l'université


   www.Bruno-Megret.com > Écrits >  Remonter en haut de page