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Conférence, le 02/09/1997
Science et culture.
Les techniques conduisent-elles inéluctablement au déracinement ?


Le sujet peut paraître un peu académique. Il est en réalité d'une importance capitale et se situe, je crois, au cœur même de notre combat, au cœur du défi que nous voulons relever pour assurer la survie et la renaissance de notre pays. La question est en effet de savoir si la science de cette fin de siècle va servir ou détruire notre culture et donc notre identité.

La culture est au cœur de ce que nous sommes. Elle ne se compose pas seulement des arts et des lettres, des musées et des monuments historiques. Elle est aussi, fondamentalement, le fruit d'une foi religieuse, de valeurs transcendantes qui déterminent notre perception du monde, notre conception de l'homme et orientent le sens que nous pouvons donner à notre vie. Elle incarne aussi l'ensemble des valeurs, des normes, des mythes qui nous viennent de la nuit des temps, héritage mille fois métamorphosé des lignées dont nous sommes issus.

Mémoire de nos idées, elle est également celle de nos gestes, de notre savoir-faire. Et puisque la culture s'ajoute à la nature, les coutumes, les principes d'éducation, les cérémonies qui entourent par exemple la naissance et la mort en sont aussi partie intégrante. La langue est par ailleurs le support et le médium de la culture comme celle-ci en est aussi le produit. Molière existerait-il sans la langue française et celle-ci serait-elle ce qu'elle est sans les grands auteurs de notre littérature? La culture est enfin tout cet ineffable, cet indicible qui fait qu'au tréfonds de son être un Français est fier et sûr de son appartenance et de sa différence.

Ainsi définie, la culture donne son âme à la nation et en assure l'unité. C'est par elle que le territoire devient lieu d'enracinement et le peuple communauté de destin. Par ses mythes, ses valeurs, par la mémoire qu'elle conserve du passé, elle transfigure les réalités quotidiennes pour leur donner une dimension dans l'histoire. La culture est donc au cœur de notre identité mais elle est aussi fortement liée à la science et à la technologie. L'une et l'autre en font partie comme elles contribuent à l'influencer et à la façonner.

Or, en cette fin du XXe siècle, la science et surtout la technologie connaissent un développement considérable qui marque profondément l'organisation de notre société et plus généralement celle du monde qui nous entoure. L'apparition de nouvelles techniques modifiant les modes de relation entre les hommes peut influencer fortement la culture qui est la nôtre et donc mettre en cause notre identité.

Telle est d'ailleurs l'opinion de beaucoup d'observateurs. Pour eux, la science et la technique vont dans le sens de la multiplication des échanges et poussent donc à l'unification du inonde et à l'uniformisation des cultures. Qu'en est-il exactement?

Si le XIXe siècle a été celui de la révolution industrielle, la fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle seront marqués par une nouvelle révolution, celle de la communication. L'informatique, qui a fait son apparition dans les années 50 et 60, change profondément non seulement la vie quotidienne des pays développés mais aussi l'organisation économique et sociale des nations du monde.

Les grands systèmes informatiques ont déjà modifié totalement les méthodes de travail notamment dans les grands groupes industriels ou de services. Mais la micro-informatique qui se répand partout modifie encore plus profondément les rapports entre les hommes et leurs différentes activités. Aujourd'hui on peut se procurer dans le commerce pour 1000 € un ordinateur aussi puissant que celui dont s'est servie la NASA dans les années 60 pour envoyer Apollo sur la lune.

Cette généralisation de l'informatique prend aujourd'hui une dimension nouvelle avec les autoroutes de l'information, c'est-à-dire avec la capacité de connecter entre eux les ordinateurs quelle que soit leur localisation et quelles que soient leurs caractéristiques et leurs fonctions. Le fameux système Internet offre même cette possibilité au grand public, permettant à chaque détenteur d'un micro-ordinateur et d'une ligne téléphonique de se connecter à de puissantes banques de données qui fonctionnent comme un gigantesque Minitel à l'échelle internationale. Cette interconnexion des systèmes d'information traverse en effet les frontières et s'établit d'un bout à l'autre de la planète.

Les moyens de télécommunication sont aujourd'hui d'une puissance incomparable. Les systèmes de transmission par satellite ont ainsi permis un développement colossal de la quantité des liaisons d'un bout à l'autre de la planète en même temps qu'une diminution très importante de leurs coûts.

Cette extraordinaire facilité de communication touche maintenant chaque personne et le développement des téléphones portables en est la preuve. Demain, il n'est pas exclu de voir chaque individu doté en permanence d'un téléphone miniaturisé définitivement affecté à sa personne ne le quittant plus et le mettant à tout moment en mesure d'entrer en liaison avec le monde entier.

Ce système de transmission rapide et massive des communications permet de surcroît la généralisation de la diffusion des images et des sons et tout particulièrement des chaînes de télévision. Le développement du Câble et surtout de la télévision par satellite, permettant la réception d'innombrables chaînes, non seulement celles de notre pays mais celles en provenance du monde entier, en est d'ores et déjà le signe le plus évident.

La combinaison et l'intégration de tous ces systèmes dans le cadre des dispositifs multimédias vont se développer et permettre aux particuliers comme aux entreprises de s'ouvrir totalement au monde entier. Ainsi, demain, chacun d'entre nous pourra entrer en communication de façon instantanée avec n'importe qui dans le monde, chacun d'entre nous pourra par n'importe quel système d'information se brancher sur n'importe quel programme de télévision internationale. Et cela non seulement de façon passive mais aussi de façon interactive, pour jouer, acheter, échanger d'un bout à l'autre de la planète.

Si de surcroît on prend en compte la progression des techniques de transport et la rapidité des nouveaux modes de déplacement, on mesure combien la planète s'est rapetissée. Aujourd'hui, aucun point du monde n'est éloigné d'un autre de plus de 24 heures. Demain, avec l'apparition d'une nouvelle génération de gros transports supersoniques actuellement à l'étude aussi bien en Europe qu'aux États-Unis, ces temps de parcours seront divisés par deux ou par trois.

Ces évolutions techniques s'accompagneront aussi d'une baisse des tarifsqui mettra presque tous les Français à trois heures de New York ou de l'île de la Réunion, c'est-à-dire à peine plus loin que ne l'était Bruxelles avant l'ouverture de la ligne TGV.

Cette multiplication de moyens de communication et d'échanges entre les personnes vaut et vaudra également pour les produits. Déjà les prix des transports ne sont plus un handicap économique à l'échange des marchandises. Et l'intensification spectaculaire du commerce mondial est là pour le prouver.

Quant aux modes de fabrication, il est prévu là encore de grandes évolutions caractérisées par une forte automatisation des tâches d'ailleurs déjà largement engagée dans la grande industrie. Cette robotisation va se renforcer encore et s'étendre à d'autres secteurs au fil des progrès de la robotique.

De telles perspectives nous dit-on peuvent conduire à une uniformisation croissante des productions. En raison des contraintes techniques de l'automatisation et par le jeu de l'intégration des marchés et de la nécessité des économies d'échelle pour faire baisser les coûts, les produits industriels seraient amenés à connaître une très forte standardisation, facteur d'uniformisation.

Toutes ces évolutions peuvent conduire certains à en tirer une conclusion simple : le monde est devenu un village, la planète autrefois composée de nations, de cultures, de races, de civilisations profondément différentes les unes des autres et étrangères les unes aux autres, se trouve réduite à la dimension d'une nation d'autrefois. Cette contraction de la terre ne peut donc aller que dans le sens de l'intégration des peuples et des cultures comme elle s'est produite autrefois à l'échelle des nations.

Et ce n'est pas un hasard si, en même temps que se développe ce progrès technique dans les communications, se développe également la mondialisation culturelle, économique et politique de la planète. C'est d'ailleurs bien le sens des innombrables organisations internationales, telles l'ONU, l'OTAN ou l'OMC. Il y a là incontestablement une tentative d'institutionnaliser la mondialisation et de créer l'embryon d'un gouvernement mondial allant de pair avec la multiplication des communications et le rétrécissement de la planète.

Et, pour beaucoup, les choses sont liées. Dans une publication pour la jeunesse intitulée Mikado et consacrée dans son numéro 10 au thème "Comment nous vivrons en l'an 2010, 2020, 2050...", on peut lire à la suite de la description des progrès scientifiques et techniques qui modifient notre style de vie la formule suivante en légende d'une image de la tour de Babel : "Cette tour autour de laquelle les humains du monde entier sauront se parler et s'écouter" et tout cela sous la rubrique "Un gouvernement mondial". Avec de surcroît cet avant-propos «Un gouvernement mondial et 1000 États. Les deux idées ne sont pas incompatibles. L'organisation internationale serait alors chargée de veiller à la paix mondiale pendant que chaque "petit pays" pourrait librement choisir son mode de fonctionnement.»

Voilà comment l'établissement voit l'avenir et le décrit aux enfants en liant le progrès technique à la mondialisation politique. Et, comme en écho, une grande entreprise publique, France Telecom, planifie la réduction de ses tarifs pour les communications internationales et leur augmentation pour les liaisons locales. Le prix du téléphone baisse pour New York, il augmente pour Asnières. Il sera bientôt plus avantageux de passer par New York pour appeler Asnières. L'avenir tel qu'on nous le prépare et tel qu'on nous le décrit est donc celui de l'uniformisation, de l'unification, du melting-pot, du métissage et de la disparition des nations, des cultures, des religions.

Et cette évolution ne serait pas une éventualité mais une certitude, car, qu'on le veuille ou non, elle serait la conséquence inéluctable de la révolution de la communication qui nous conduirait vers l'horizon radieux d'une civilisation mondiale qui ne pourrait que servir le bonheur de l'humanité grâce à l'ordre, à l'harmonie et à la paix qu'elle instaurerait sur la terre. En bref, la mondialisation ne serait donc pas un choix idéologique mais la conséquence inéluctable du progrès scientifique et technique. Et ceux qui sont opposés à cette mondialisation seraient aussi rétrogrades, aussi bornés que ceux qui autrefois refusaient la machine à vapeur et dénonçaient le chemin de fer comme une invention du diable.

Voilà ce qu'on nous dit. Mais cela est-il vrai? En tout cas, c'est en ces termes que se pose le problème majeur de cette fin du XXe siècle : le progrès technologique sonne-t-il le glas de l'identité des peuples?

Cette question nous concerne bien sûr au premier chef. Car, si le déracinement est lié à un progrès technologique, le combat pour notre nation et notre civilisation est-il perdu d'avance, est-ce un combat d'arrière garde, en réalité sans espoir?

Quand on approfondit la réflexion, rien en fait ne permet de l'affirmer, bien au contraire!

Car, si on ne peut pas nier les effets de rétrécissement des nouvelles technologies, rien ne les conduit intrinsèquement à se faire les instruments de la mondialisation accélérée que nous connaissons. En réalité, ce phénomène est le résultat d'une utilisation délibérément déracinante de ces techniques mais n'en est pas la conséquence mécanique et il n'y a pour la France ou pour l'Europe aucun déterminisme à cet égard.

Notons d'abord que ce problème n'est pas nouveau dans l'histoire du monde, on l'a connu en d'autres époques. Du temps de l'empire romain, par exemple, un tel mécanisme de rétrécissement du monde et d'intensification des échanges s'est déjà produit à l'échelle des techniques de l'époque mais sans déboucher pour autant sur la perte d'identité des peuples du monde méditerranéen, comme l'a d'ailleurs montré l'histoire de cette région.

Il en va de même du Moyen Âge ou de la Renaissance, époques qui, chacune à leur façon, ont vu aussi se multiplier les échanges et les influences réciproques à l'échelle de l'Europe tout entière. Certes, de grands courants ont alors traversé tout le vieux continent, mais si l'architecture gothique a marqué de son empreinte tous les peuples d'alors, c'est avec une forte adaptation selon les terroirs. Et les églises gothiques de France ne ressemblent pas à celles d'Italie, d'Espagne ou d'Allemagne.

Par ailleurs, pour en revenir à l'époque actuelle, il est faux de croire que le progrès technologique va nécessairement dans le sens de l'uniformisation et de la concentration. Ainsi le développement des techniques de communication peut-il œuvrer d'ores et déjà à un phénomène de ré-enracinement.

Ces techniques, notamment toutes celles liées à la bureautique et aux télécommunications, permettent ce qu'on appelle le télétravail. Point n'est besoin aujourd'hui pour une activité de bureau que tout le monde soit rassemblé dans un même immeuble. Avec le téléphone, le fax, la visioconférence, la connexion Internet entre les ordinateurs, tout peut se faire à distance. Et rien n'empêche que les membres d'une même société aujourd'hui réunis dans des bureaux contigus puissent rester chacun chez eux et que leurs domiciles soient implantés en dehors de la ville. Le télétravail peut permettre ainsi un retour à la campagne, un ré-enracinement dans les terroirs qui n'aurait alors rien de passéiste. Par les méthodes modernes de communication, les centres de décision les plus importants et les plus sophistiqués peuvent dorénavant être implantés n'importe où, y compris dans le Larzac ou dans le Lubéron.

De même, et dans un autre domaine, le développement informatique des techniques de PAO et d'impression par exemple ne nécessitent plus nécessairement des économies d'échelle. Il n'est pas nécessaire d'imprimer de grandes quantités pour produire un livre à bon marché. De même beaucoup de produits industriels peuvent être fabriqués pratiquement à la demande et adaptés au désir du client. Les technologies de l'information permettent une immense diversification des produits comme d'ailleurs des idées. Car les choses se passent de la même façon dans le domaine audiovisuel. La multiplication potentielle des chaînes peut conduire à un grand pluralisme qui techniquement va à l'encontre de l'uniformisation et du déracinement. Le phénomène d'Internet dont on parle beaucoup actuellement est soumis d'ailleurs à la même contradiction. Il est mondial et donc peut sembler pousser à la mondialisation. Mais, dans le même temps, il est accessible à tous et permet une extraordinaire diversité et une très grande liberté d'expression.

Le développement de la technologie ne va donc pas nécessairement dans le sens de la concentration, de l'uniformité, du global et du colossal. À bien des égards, il va plutôt dans le sens inverse. On peut donc penser que le problème de déracinement n'est pas d'ordre technologique mais d'abord d'ordre culturel.

Si les chaînes de télévision se multiplient, la vraie question est de savoir quels programmes elles diffuseront. Le fait qu'elles soient nombreuses est positif, mais si toutes diffusent le même genre d'émission avec la même idéologie sous-jacente, alors le progrès technique se trouve annihilé par l'indigence culturelle.

La question principale ne serait donc pas celle des technologies mais celle de la culture. Et, de ce point de vue, le caractère mécanique du déracinement serait encore moins évident. Car la culture n'est pas désincarnée. Toute culture est portée par un peuple qui la sécrète et lui donne vie. Or, les peuples et les hommes ont une aspiration innée à la défense de leur identité. Tout ce qui va dans le sens du déracinement est donc contre nature et ne peut que se heurter à une résistance instinctive et quasi spontanée des hommes et des peuples.

Sont en effet, enracinés dans la nature humaine un certain nombre d'instincts fondamentaux. Ceux-là font partie du patrimoine génétique de chacun et on ne peut les ignorer ou les rejeter. Ces instincts en eux-mêmes ne sont ni bons ni mauvais. Tout dépend de l'usage qu'on en fait. Si l'on se laisse dominer par eux, le pire peut survenir, car l'individu est alors soumis à ses instincts et peut se trouver ramené à l'état bestial. Mais, domestiqués par la culture, l'éducation et les règles de la civilisation, ces instincts peuvent être de puissants moteurs de l'expression la plus élevée de la nature humaine.

Ainsi en est-il par exemple de l'instinct d'agressivité. S'il se laisse dominer par lui, l'homme peut devenir violent, il peut même se transformer en meurtrier. Il cesse d'être un homme et s'avilie. À l'inverse, si cet instinct est domestiqué, sublimé par l'éducation et la maîtrise de soi, alors il peut devenir un puissant moteur de créativité et d'entreprise. Aussi les instincts sont-ils source du pire comme du meilleur.

Et ainsi en est-il de l'instinct d'identité. Car il existe un instinct d'identité qui pousse les hommes à affirmer leur personnalité, leur appartenance à un groupe et leurs différences par rapport aux autres. Cet instinct les pousse à défendre le groupe qu'ils constituent, à s'approprier un territoire et à le protéger contre les intrus. C'est cet instinct qui se révèle chez les enfants à l'encontre de celui qui ne fait pas partie du petit groupe qu'ils ont constitué ou à l'école par rapport à la classe à laquelle ils appartiennent.

Cet instinct comme les autres n'est en lui-même ni bon ni mauvais. Si on se laisse dominer par lui, il peut déboucher sur le pire, c'est-à-dire sur le racisme qui est une manifestation de violence et de haine à l'égard de l'étranger. Mais, à l'inverse, s'il est totalement réprimé, il peut conduire aux pires conséquences, de même qu'un individu dont on aurait extirpé tout instinct d'agressivité deviendrait totalement amorphe, sans volonté, sans réaction et sans défense. De même un homme dont on annihilerait tout instinct d'identité perdrait le sens de ce qu'il est, de sa personnalité et sombrerait dans de graves troubles psychologiques. Par conséquent, la lutte prétendument antiraciste qui ne s'en prend pas seulement aux véritables manifestations de racisme mais qui vise à extirper tout instinct identitaire dans notre peuple est profondément malsaine et dangereuse pour l'équilibre psychologique de notre nation.

Elle est aussi totalement antinaturelle et par conséquent, n'a aucune chance de parvenir durablement à ses fins. Lié à la nature humaine, l'instinct d'identité est donc une donnée permanente de l'essence même des personnes et des peuples. Aussi, malgré les tentatives auxquelles on assiste, je ne crois pas à la victoire du mondialisme et du déracinement généralisé qu'il cherche à réaliser. De telles évolutions sont contraires à la nature humaine, laquelle ne peut être durablement contrariée. Quelles que soient les évolutions techniques, cet instinct trouvera le moyen de s'exprimer aussi sûrement que la loi de la gravité conduit un corps à tomber verticalement.

Déjà, cet instinct identitaire se manifeste aujourd'hui de façon spontanée malgré les fortes pressions déracinantes que subit notre société. C'est ainsi en effet que peut s'interpréter la montée du sentiment régionaliste. L'attachement d'un nombre croissant de Français à l'égard de leur région ou plutôt de leur province est en effet une manifestation emblématique de l'impératif identitaire. Car l'enracinement territorial et historique ne se traduit pas que par le fait national, il peut aussi s'exprimer par le truchement de la réalité régionale. Or, aujourd'hui, le régionalisme gagne du terrain. On l'observe bien sûr en Corse de façon violente mais, sous d'autres formes, il se renforce dans bien d'autres régions françaises, la Bretagne, la Normandie, la Provence, l'Alsace. On a même vu apparaître mouvement savoyard revendiquant l'indépendance de la Savoie et l'abrogation du traité de rattachement à la France!

Notons que cette montée du sentiment régional se manifeste aussi à une autre échelle par le regain d'intérêt pour les terroirs et pour ce qu'on peut appeler dans nos campagnes les pays. Il s'exprime par ailleurs par un attrait nouveau des Français pour tout ce qui touche au patrimoine national qu'il soit artistique ou architectural. Le monde moderne pousse nos compatriotes à redécouvrir les origines de leurs familles et l'enracinement dans un terroir. Une forme culturelle de retour à la terre et de mémoire du passé qui se traduit aussi par un engouement nouveau pour l'hstoire. Beaucoup se plongent avec délices dans les romans, les études ou les revues historiques qui connaissent le succès comme jamais.

De telles manifestations révèlent à l'évidence ce besoin d'identité profondément enraciné chez l'homme qui faisait dire à l'éthologue Robert Ardrey «Nous cherchons l'identité comme le soleil, nous craignons l'anonymat comme nous craignons l'obscurité.»

Cette évolution ne s'observe d'ailleurs pas qu'en France mais également à une toute autre dimension, à l'échelle internationale, car le phénomène d'uniformisation des cultures et des identités est loin de toucher le monde entier: la mondialisation n'est pas mondiale. On peut même dire que, depuis la fin du XIXe et le début du XXe siècle, à l'époque où l'Europe dominait le monde, ce phénomène d'uniformisation de la planète a reculé. Car beaucoup de pays en contact avec le monde occidental ont préservé ou reconquis leur identité propre.

Des sociétés très solidement amarrées dans leur culture ou leur tradition ont su intégrer les avancées les plus puissantes de la technique et de la science sans perdre leur spécificité. C'est le cas de pays comme le Japon qui ont gagné le pari d'exceller sur le terrain de la science et de la technique occidentale sans pour autant renoncer à leurs traditions à leurs coutumes et surtout à leurs valeurs. Mais c'est vrai aussi pour beaucoup de pays musulmans parmi les plus religieux comme l'Arabie Saoudite où les émirats qui, riches des royalties du pétrole, peuvent financer à leur profit tous les équipements les plus sophistiqués du monde moderne sans abandonner pour autant leurs lois et la rigueur de leurs normes religieuses.

C'est encore plus vrai de ces pays engagés dans un phénomène de modernisation, d'industrialisation et donc d'occidentalisation comme l'Iran à l'époque du shah et qui ont basculé en un retour brutal et profond dans leur identité propre. Phénomène que l'on observe d'ailleurs de façon comparable encore qu'inachevée en Turquie où, malgré l'œuvre de laïcisation et d'occidentalisation d'Atatürk, les islamistes viennent de commencer leur conquête du pouvoir.

Ainsi la mondialisation est-elle loin d'être générale malgré la montée des nouvelles techniques et le progrès des communications planétaires. Elle l'est d'ailleurs d'autant moins qu'en réalité à observer ces phénomènes de près, on s'aperçoit que la mise en contact des cultures et des nations que renforcent considérablement les nouvelles possibilités d'échange et d'information ne conduit pas nécessairement au déracinement et à la perte des références culturelles ou, en tout cas, ce mécanisme n'est pas symétrique par rapport aux deux partenaires concernés.

Car dans la réalité les échanges entre cultures et civilisations ne sont pas neutres. Lorsque l'Europe au faîte de sa puissance a entrepris de découvrir, puis de conquérir et de coloniser le monde, elle n'a pas subi la moindre atteinte à son identité. En revanche, celles des peuples soumis ou colonisés se sont trouvées altérées, au moins temporairement. Pendant les décennies ou les siècles qu'ont duré ces processus de colonisation, certaines cultures ont été purement et simplement détruites par la disparition des peuples qui les incarnaient, notamment en Amérique du Nord et en Amérique centrale. D'autres ont été fortement influencées, comme en Afrique, en Inde ou au Moyen-Orient.

Ce mélange des cultures et la mise en cause des identités constituent donc un phénomène éminemment inégalitaire. Et, de même qu'il l'a été à l'époque coloniale à l'encontre des pays colonisés, il l'est aujourd'hui à l'encontre des pays européens et de la France en particulier. On peut constater en effet que les États-Unis en contact avec le reste du monde ne connaissent pas d'altération de leur modèle culturel. À l'inverse, ce sont les pays en contact avec eux qui subissent parfois profondément une mise en cause de leur identité. Et c'est notamment le cas de la France et de l'Europe.

Plus globalement, on peut considérer que la menace sur notre identité nous vient d'une double confrontation. Celle que nous subissons des États-Unis et qui influence profondément notre vie quotidienne par les modes, les images, les messages et les idées que nous distille la puissance d'outre-Atlantique. Et celle qui nous vient de cette immigration massive venue du tiers monde. Dans ce contexte, la mise en cause de notre identité ne résulte pas du mélange des cultures et de leur confrontation, elle vient d'un phénomène d'influence que nous subissons, face à l'étranger et face aux autres cultures.

De ce point de vue, les phénomènes d'influence et de déracinement obéissent aussi à des rapports de force. Si les Américains nous influencent et déracinent notre société, c'est en raison de leur puissance. Puissance économique d'abord, mais aussi politique et militaire. Quant à l'influence des immigrés, elle nous vient d'un autre type de rapport de force, celui de la vitalité de ces populations et de leur force démographique.

Ce qu'il faut noter par surcroît, c'est que la menace américaine est renforcée par la présence immigrée. Celle-ci, dans la mesure où elle est déracinée, se trouve d'autant plus réceptive à la culture mondialiste et minimaliste des Américains, de leur cinéma de masse et de leur musique commerciale. L'invasion culturelle américaine passe d'abord par nos banlieues qui singent les ghettos US avant de gagner par mimétisme les jeunes Français des autres quartiers.

La source principale du déracinement et de la perte de notre identité ne vient donc pas de la science et de la technique. Elle nous vient de l'impuissance de notre peuple et de sa faiblesse. Faiblesse qui, notons-le, est d'abord et avant tout psychologique. Car, malgré les handicaps économiques, politiques, militaires et démographiques que nous subissons, c'est d'abord notre faiblesse psychologique qui nous pénalise. Une faiblesse cultivée par nos dirigeants, distillée par l'idéologie dominante et le politiquement correct, qui nous fait croire à notre infériorité, à notre incapacité à agir et à s'imposer.

Le prix Nobel von Hayek a prononcé sur cet état psychologique une phrase définitive : «Pour les anthropologues, toutes les civilisations se valent, mais nous ne ferons durer la nôtre que si nous la considérons comme supérieure aux autres.» Et comment pourrait-il en être autrement? Comment pourrions nous vouloir rester œ que nous sommes si nous pensons que les autres et leurs cultures nous sont supérieurs? Si nous pensons que le modèle américain est meilleur que le nôtre et si nous nous considérons comme coupables à l'égard du tiers monde?

C'est là que réside le nœud du problème, là se trouve le cœur du défi qui nous est lancé. Et c'est en ces termes que se pose la question.

Nous sommes menacés de disparaître par le jeu du déracinement, de la perte d'identité et donc de la mondialisation qui pourrait par ses différentes facettes nous dissoudre et nous asphyxier. Mais cette dissolution n'est pas le produit mécanique et inéluctable de la technologie, de l'information, de la rapidité des communications, de la généralisation des échanges et des contacts. Rien de cela n'est à priori facteur de dissolution. La menace vient de l'intérieur: si nous perdons notre identité, nos valeurs et nos racines, c'est parce que nous sommes faibles et impuissants. Et la source de cette faiblesse, elle se trouve dans nos têtes et dans nos cœurs ou plutôt dans celles de ceux de nos dirigeants.

C'est la raison pour laquelle nous ne craignons pas la technique, nous ne redoutons pas la science et la technologie. Nous n'avons évidemment pas peur des autoroutes de l'information, ni des antennes paraboliques, ni des avions supersoniques. Nous sommes pour les transports et les communications sophistiquées. Nous savons même comment les utiliser pour un ré-enracinement territorial, comment les mettre au service de la diffusion de nos valeurs.

Nous ne redoutons rien de ce progrès technologique, d'autant que nous savons qu'il est par essence d'origine européenne et qu'il procède de l'esprit prométhéen propre à notre civilisation. Nous n'avons pas oublié que c'est notre civilisation qui fondamentalement a initié ce progrès et que nous sommes donc les mieux placés pour le maîtriser et l'utiliser à notre profit.

Tout cela, nous pouvons le regarder avec lucidité et confiance. Car nous savons que notre redressement, que le retour à notre identité, à nos traditions et à nos valeurs passent par une idée simple : le retour de la fierté de ce que nous sommes, le retour de la confiance en nous. Le retour de ce souffle qui a permis à notre peuple de traverser les siècles. Et je le dis au risque de choquer certains, le retour à la conscience de la supériorité de notre civilisation.

Nous autres, Français et Européens, nous avons créé la plus grande civilisation que cette terre ait connue, nous avons découvert l'essentiel des connaissances que les hommes ont acquises et nous avons conquis la terre entière quand aucune culture étrangère jusqu'à ce jour ne nous a encore subjugués. Nous devons donc mener cette démarche de retour à la fierté en nous débarrassant de tous les complexes dont certains veulent nous accabler. Nous n'avons aucun complexe à avoir. Oh! sans doute, tout n'est pas parfait dans notre longue histoire multi-millénaire mais, au regard des autres peuples, des autres civilisations, des autres mondes, nous considérons que nous n'avons pas à rougir, bien au contraire.

Le combat que nous menons est celui de notre identité et nous voulons, conformément à ce vieux proverbe européen, «devenir ce que nous sommes.» Et nous le deviendrons en reprenant conscience que nous sommes un grand peuple qui a traversé les âges, qui a incarné l'une des plus hautes expressions du génie humain et qui a su survivre et perpétuellement renaître en dépit de tous les obstacles et de toutes les difficultés. Nous devons donc tirer de nous même les ressources qui y sont cachées.

Chers amis, dites-le à nos compatriotes : nous ne devons avoir aucun complexe, notre modèle de civilisation vaut bien celui des États-Unis d'Amérique et celui des autres peuples du monde. Nous devons exprimer cette sereine confiance en nous et lui donner corps progressivement en reconstruisant notre force psychologique d'abord, notre rayonnement culturel, notre vitalité démographique ensuite et notre puissance politique enfin.

Rien de tout cela n'est impossible, car le monde que nous connaîtrons demain est un monde multipolaire où les grands empires sont condamnés comme ce fut le cas de l'URSS et comme ce sera demain celui des États-Unis. L'avenir appartient aux peuples érigés en nations, elles-mêmes organisées en communautés de civilisation.

C'est de cette certitude qu'il nous faut convaincre nos compatriotes et c'est en ce sens que le combat culturel constitue une priorité politique. Car la culture c'est la conscience d'un peuple. Et il suffit de rendre à notre peuple la conscience de son destin exceptionnel pour que la technique et la science cessent d'être des instruments de destruction de son identité pour redevenir à son service des outils d'enracinement et de rayonnement.
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