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Conférence, le 14/12/1991
Indépendance et puissance.
L'indépendance nationale : ses enjeux et ses fondements.


Au moment où s'ouvre ce colloque sur les conditions de l'indépendance nationale, je voudrais mettre en évidence un facteur qui me paraît déterminant pour l'indépendance des nations : la puissance.

En effet, l'indépendance ne peut pas être seulement le fruit des dispositions pratiques et techniques destinées à accroître la marge de manœuvre de la nation. Elle résulte plus globalement et plus fondamentalement de cette notion aujourd’hui taboue qu'est la puissance.

Une notion pourtant essentielle si l'on considère que l'indépendance véritable implique que la nation conserve son intégrité mais qu'elle dispose de surcroît d'une autonomie de décision, de la possibilité de choisir son destin et de peser sur les événements. L'indépendance est à la nation ce que la liberté est aux personnes. C'est une affaire de libre arbitre.

Mais, à la différence des citoyens qui voient leurs libertés garanties par les lois, en tout cas dans les sociétés démocratiques, la nation, quant à elle, ne peut sauvegarder son indépendance sur la scène internationale que par la puissance.

Plus les nations sont fortes, plus elles sont en mesure de mener des actions autonomes. Inversement, plus elles sont faibles, plus elles sont dépendantes. Et leur intégrité territoriale peut bien leur être garantie et donc leur défense formelle assurée, elles n'en auront pas moins, si elles sont faibles, à subir l'influence des nations plus fortes sans pouvoir exercer une réelle liberté de choix.

Telle est la dure réalité des rapports entre les nations. Aussi l'impératif de force et de puissance est-il essentiel, tant il est vrai qu'il n'y a pas d'indépendance sans puissance.

Pourtant, cette idée paraît aujourd’hui suspecte : aspirer à la puissance, c'est vouloir écraser les faibles, c'est déchaîner les conflits, c'est le retour de l'impérialisme, c'est du néo-colonialisme ou pire encore, s'écrie le chœur des belles âmes. Propos insensés. Instrument de la politique, la puissance en soi n'est ni bonne ni mauvaise. Tout dépend de l'usage qu'on en fait. Un couteau peut certes tuer, mais il sert également à couper le pain. Il est vrai que l'on peut aussi mettre la puissance au service de projets d'oppression et d'asservissement, alors, justement, mieux vaut disposer d'une contre-puissance, c'est-à-dire d'une force protectrice capable de la contrer si elle s'exerce à notre encontre.

Actuellement, toutefois, cet argument ne convainc plus. Car le monde, nous dit-on, doit s'acheminer vers l'unité. Telle est en tout cas l'antienne des idéologues de l'intelligentsia. Tous, aussi bien les partisans d'une France des droits de l'homme ouverte à l'immigration que les artisans d'une Europe fédérale offerte à l'univers entier, voient l'avenir dans un monde unifié régi par le droit. C’est dans cette perspective que s'inscrit par exemple, le nouvel ordre international de M. Bush auquel M. Mitterrand est si attaché.

Les marxistes, en leurs temps, ont chanté la même rengaine. L'histoire, disait Marx, conduit à la société sans classe, une société dans laquelle l'humanité pacifiée trouvera le bonheur et la prospérité. Chacun sait aujourd'hui que le paradis rouge n'est qu'un enfer, rouge, il est vrai, mais du sang de ses victimes. Or, les utopies sont vivaces et la conception linéaire et déterministe de l'histoire chère aux marxistes n'a pas disparu avec eux. Elle a seulement été revue et corrigée par l'idéologie mondialiste — aujourd'hui dominante — qui conçoit dans le même esprit une transformation progressive et inévitable du monde en un nouvel éden. Ce n'est pas cette fois la dictature du prolétariat mais le grand melting pot, le brassage généralisé des cultures et des nations qui mettra fin à la guerre, à la haine et à la violence. Fini le paradis rouge. Ce n'est plus la société sans classe qu'on nous promet, mais le monde sans nation, sans frontière.

Pourquoi alors, dans ces conditions, se préoccuper de force et de puissance ? Ce serait, nous dit-on encore, aller à l'encontre de cette "évolution irréversible". Ce serait même criminel puisque contraire au "progrès". Comment ne pas comprendre que cette nouvelle utopie est de même nature que celle des marxistes et que, sous une autre forme, elle conduirait aux mêmes drames ? Car toutes les tentatives pour organiser la fin des antagonismes de l'histoire se sont généralement soldées par un redoublement de haine et de violence. Toutes les idéologies qui ont cru pouvoir assigner un sens à l'histoire ont toujours reçu des faits un démenti cinglant voire sanglant

Acceptons donc le monde tel qu'il est : l'histoire n'est pas déterminée, elle n'est pas une mécanique bien huilée qui conduirait inéluctablement l'humanité vers un progrès mythique. Elle n'obéit à aucune causalité unique, et l'incertitude qui la régit est la condition même de notre liberté. L'histoire est avant tout le fruit de la volonté des peuples et du rapport de forces qui s'établit entre eux. On peut se lamenter sur cette dure réalité, on ne la changera pas pour autant. Il convient donc de tirer les conséquences de cette situation : si le destin des nations se joue en vertu des rapports de forces, mieux vaut pour un pays détenir le maximum de puissance. Car celle-ci s'analyse comme un gage de survie et de liberté, elle permet de faire prévaloir son droit et ses intérêts et d'assurer son indépendance. En un mot, la puissance est, pour un peuple, la clef de son destin.

L'établissement semble avoir oublié ces principes. Nos gouvernants, que seule anime une obsession frénétique de dialogue et de négociation — comme si leur unique tâche était d'entretenir des contacts mondains avec les gouvernements des autres nations —, ne cherchent plus à modifier les rapports de forces au bénéfice de la France. Le Quai d'Orsay n'avait-il pas pris, du temps de M. Cheysson, le nom de ministère des Relations extérieures ? Croire que pour tout conflit il y a une solution négociée est une profonde erreur qui ne peut conduire qu'aux pires déboires. Lorsque le rapport de forces n'est pas favorable, le dialogue mène à l'impasse ou la capitulation car l'adversaire en position de force ne concédera rien. Ainsi, si aucune solution négociée n'a été possible au Liban, c'est parce que la Syrie s'est trouvée en position de force. Dans ces conditions, refuser l'affrontement militaire avec elle, c'était à terme s'incliner devant sa volonté, comme les événements l'ont finalement démontré.

En politique étrangère, il n'est d'autre voie que la puissance. Cette nécessité ne s'impose d'ailleurs pas seulement vis-à-vis des nations ennemies, mais par rapport aux pays amis, n'en déplaise aux tenants du mondialisme ! II est vrai que des liens d'interdépendance se sont tissés, notamment par le biais des échanges économiques, entre les pays occidentaux. Certains en concluent que l'indépendance n'aurait plus de sens et que le jeu de la puissance serait donc caduc. Les tenants de l'économie globale rejoignent ici ceux de l'idéologie mondialiste pour annoncer l'avènement d'un monde pacifié et unifié, fruit des marchés, du commerce et des entreprises internationales.

Une telle vision ne correspond pas à la réalité. Certes, on n'imagine guère de nations capables aujourd'hui de se couper du monde et d'assurer leur indépendance par l'autarcie. Mais des liens d'interdépendance, s'ils existent bien, ne sont pas neutres pour autant. Ainsi les États-Unis peuvent allègrement creuser un déficit budgétaire considérable : la prédominance de leur monnaie leur a permis de faire peser sur leurs partenaires la charge de cette politique laxiste. De même, la crise boursière de 1987 née outre-Atlantique a rapidement gagné les places européennes qui n'étaient pas en mesure de lui échapper. Les liens d'interdépendance entre les économies occidentales sont en réalité des liens de dépendance envers l'Amérique et de plus en plus envers le Japon. Pour sortir de cette impasse, il n'est d'autre voie que de créer sur le vieux continent un pôle de puissance. II convient donc de rendre la puissance à la France.

À cet égard, la puissance militaire est essentielle car elle constitue le dernier recours, c'est-à-dire le recours à la force. Elle représente donc la puissance à l'état pur, et son rôle est doublement déterminant. D'une part, elle permet par sa mise en œuvre effective de s'opposer aux voies de fait et aux agressions perpétrées contre la nation : c'est la défense au sens classique du terme. Mais d'autre part, par sa seule existence, elle pèse implicitement sur toutes les relations que l'on noue avec les autres nations. Dans la balance des rapports de forces, elle joue de façon permanente au profit de la nation qui la détient. Elle est donc d'une utilité constante, n'en déplaise aux pacifistes utopistes et aux mondialistes imprudents.

Pour autant, rassurons tout de suite les bonnes âmes : la puissance n'est pas une conception exclusivement militaire. Elle est tout ce qui renforce la nation. Il convient donc d'insister sur trois autres facteurs déterminants. Le premier est économique et c'est celui qui est le plus souvent évoqué puisque aujourd'hui, les pays sont classés selon l'importance de leur produit national brut. Bien que purement matérialiste, cette approche n'est pas absurde car la richesse matérielle, c'est-à-dire la capacité financière et de production, constitue, par les possibilités d'action qu'elle offre, un incontestable facteur de puissance. Encore faut-il que les potentiels industriel et financier du pays ne soient pas les rouages d'une machine obéissant à des centres de décision étrangers et à une logique contraire à l'intérêt national. De ce point de vue, l'enthousiasme pour le libéralisme transnational doit être sérieusement tempéré. Car, si la liberté économique constitue le moyen d'accroître la richesse individuelle, elle doit aussi être conçue comme un instrument permettant d'augmenter la puissance collective de notre pays. Aussi, le "laissez faire, laissez passer" et le développement du commerce mondial sont-ils à encourager uniquement s'ils servent ces deux objectifs.

Aujourd'hui, il n'est pas certain qu'il en soit ainsi car la guerre économique fait rage entre les grandes nations et, dans cette lutte, tous les coups sont permis. Les États-Unis et surtout le Japon n'hésitent pas à tricher avec les règles du commerce international et à rétablir insidieusement des barrières pour protéger leur marché tout en multipliant les artifices pour passer à travers celles de leurs concurrents. Dans ce conflit économique généralisé, la communauté européenne fait figure de grande naïve. N'a-t-elle pas en effet unilatéralement ouvert nos frontières, faisant du vieux continent un grand réceptacle de toutes les productions du monde ? Cette logique doit être abandonnée et c'est une politique de puissance économique qu'il convient de mener.

Le deuxième facteur est démographique. Car la formule de Jean Bodin reste vraie : «Il n'est de richesses que d'hommes.» Un pays puissant, ne l'oublions pas, s'appuie toujours sur un peuple jeune et nombreux. Une nation n'est-elle pas avant tout faite de chair et de sang ? Aussi, malgré le développement actuel de la technologie, de la robotique et de l'informatique, l'effondrement démographique représente-il un danger qui peut se révéler mortel.

Enfin, la puissance repose également sur une donnée purement intellectuelle, voire psychologique : on ne peut être puissant si l'on doute de soi-même et si l'on oublie qui l'on est. On mesure alors toute la nocivité des entreprises de culpabilisation dont la France et l'Europe ont fait l'objet. «Tout se passe, soulignait Jules Monnerot, comme si, avec ce phénomène, on avait "affaire" à une historicisation du péché originel mis au goût du jour ou plutôt au dégoût du jour. Cette réactivation et cette laïcisation discrète d'une notion religieuse ont été dirigées, déviées et exploitées.» II importe aujourd'hui que nous nous libérions du complexe de culpabilité. C'est d'ailleurs ainsi que nous pourrons retrouver la pleine conscience de notre identité et le goût de la puissance.

La puissance est ainsi une donnée naturelle de la vie. Elle est pour les peuples le moteur de l'histoire et le fondement des civilisations, car c'est la volonté de puissance qui pousse les peuples à se dépasser. D'ailleurs, il n'est pas de grandes civilisations sans volonté permanente de dépassement.

Les peuples et les nations sont comme les êtres vivants : en expansion ou en régression. Un être animé ne peut, pas plus que les végétaux, rester dans un état stationnaire. Une plante germe, se développe, s'étiole et pourrit ; un être humain grandit, s'épanouit, vieillit et meurt. Sans doute les civilisations ne connaissent-elles pas ce cycle prédéterminé de naissance et de mort, mais, c'est une évidence, elles sont en expansion ou en déclin. Et ceux qui pensent que notre pays doit avoir pour ambition de rester dans le peloton de tête des puissances moyennes n'ont pas compris cette vérité essentielle : si l'on ne cherche pas à se dépasser, on régresse. Vouloir maintenir notre pays à son niveau actuel, c'est le condamner à passer rapidement dans le peloton de tête des pays sous-développés. Refuser le déclin, c'est donc vouloir l'expansion et la puissance. Car, comme le dit Denis de Rougemont en parlant de l'Europe, «ce foyer fatalement s'éteindra si la puissance doit lui être interdite, car la puissance est mère des utopies exaltées, de la confiance en soi, du gaspillage des forces et aussi du sens de la mesure, toutes choses sans lesquelles on ne crée rien de grand.» (L'Europe et la culture, in Revue de Paris, novembre 1950).

Les médiocres jugeront ces propos outranciers ou irréalistes. Pourtant, l'histoire n'est écrite nulle part et le champ des possibilités est immense, bien plus grand que ne le disent les frileux de l'établissement et leurs prétendus experts.

Nous sommes les héritiers d'une civilisation de conquête, qui eut au long de l'histoire le génie de faire reculer les limites du possible comme elle a repoussé celles du monde connu. Ranimons la flamme de nos ancêtres et renouons avec l'esprit prométhéen de notre culture. Notre avenir passe par l'impératif de puissance.
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