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Conférence, le 25/10/1987
Droits et devoirs des citoyens.
La dérive idéologique de détournement des droits de l'homme.


En d'autres temps, l'exposé qui m'a été demandé sur les droits et les devoirs des citoyens n'aurait sans doute pas été autre chose qu'un exercice de style plus ou moins brillant et plus ou moins construit. L'évidente complémentarité des droits et des devoirs, l'équilibre des uns par les autres m'auraient permis de vous présenter des développements académiques de facture très classique cédant sans doute un peu trop à la tentation de l'exorde moral auquel pousse un tel sujet. Aujourd'hui, ce n'est pas à cet exercice que je vais me livrer car il serait vain.

Aujourd'hui, en effet, mon sujet est dominé par l'assaut formidable donné par une nouvelle idéologie de type socialiste contre ces concepts fondamentaux de droits et de devoirs.

La vraie question qui se pose est de savoir comment cette idéologie de détournement des droits de l'homme a affecté le juste équilibre des droits et des devoirs des citoyens et quelles conséquences il en résulte. C'est tout l'objet de mon propos.

Dans la tradition européenne, droits et devoirs sont étroitement liés. Les uns et les autres ne peuvent exister que si un juste équilibre s'établit selon le principe qu'il n'y a de droits qu'en proportion des devoirs.

Dès avant l'apparition des textes déclaratifs sur les droits de l'homme et du citoyen, cet équilibre fondamental était considéré comme une donnée essentielle de l'organisation de nos sociétés. Les prérogatives de certains ne se justifiaient que par les obligations particulières qui étaient les leurs. Les droits des seigneurs n'étaient légitimes qu'en proportion de leurs devoirs.

Avec la Révolution française, cette conception se généralise et se formalise. C'est l'idée que la liberté des uns oblige les autres. Car, pour reprendre l'expression de John Locke, «Qui pourrait être libre alors que le caprice de tout autre individu pourrait s'imposer à lui ?» L'article 4 de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 est à cet égard très clair : «L'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits.»

En d'autres termes, à l'exercice d'un droit par les uns correspond l'obligation de respecter ce même droit chez les autres. «La propriété étant un droit inviolable et sacré» selon l'article 17, il implique l'obligation impérative de respecter le bien d'autrui.

Mais l'équilibre des droits et des devoirs n'est pas seulement une nécessité pour les rapports entre les individus, il correspond également à un impératif communautaire. Les droits ne peuvent exister effectivement qu'à travers une société. Et celle-ci ne peut se maintenir que s'il existe des devoirs pour ses membres.

En effet, les droits sont garantis par un certain ordre social. Et cet ordre ne peut perdurer que si les citoyens consentent aux obligations nécessaires à son maintien.

Les devoirs ne se limitent pas aux devoirs de personne à personne. Il n'y a pas de droits sans communauté et les devoirs s'exercent également à l'égard de la communauté. L'obligation de payer l'impôt, celle d'assurer la défense par l'intermédiaire du service militaire en sont deux exemples particulièrement évidents puisque sans impôts il n'y a pas de police ni de justice pour faire respecter les droits. Et, sans armée, il n'y a pas de liberté pour assurer le règne du droit.

Cet équilibre traditionnel entre droits et devoirs est essentiel à l'harmonie de nos sociétés et à la pérennité de nos nations. Or, il se trouve actuellement rompu par l'entreprise de détournement des droits de l'homme à laquelle on assiste depuis déjà de nombreuses années.

Il est rompu d'abord en raison du bruit fait autour des droits et du silence qui entoure les devoirs. Le formidable tintamarre politique-moralo-médiatique qui retentit presque chaque jour à propos des droits de l'homme ne concerne évidemment jamais les devoirs des citoyens.

Il est vrai qu'en agissant ainsi les animateurs de cette nouvelle idéologie flattent le penchant naturel des individus. Les droits consistent à recevoir et à jouir, les devoirs impliquent de donner et font référence à la contrainte et à l'effort. Il est plus populaire d'exiger des droits que d'exhorter aux devoirs. Et tout ceci n'est pas que théorique.

Qui aujourd'hui ne s'indigne et ne se frappe la coulpe devant les images des massacres du Cambodge, de la guerre en Erythrée ou de la famine dans le Sahel ? Qui, confortablement assis dans son salon, ne se révolte contre ces insupportables atteintes aux droits de l'homme ? Mais combien sont-ils, parmi ceux-là, qui rentrant chez eux par un train de banlieue, laissent sans réagir leur voisine de compartiment se faire agresser par des loubards ? On veut bien reconnaître aux autres tous les droits du monde et s'indigner que le monde entier ne puisse en jouir, mais on refuse de se reconnaître le moindre devoir.

Cette rupture de l'équilibre des droits et des devoirs ne se limite pas à braquer les projecteurs sur les droits tout en laissant les devoirs dans l'ombre. L'idéologie de détournement des droits de l'homme est allée beaucoup plus loin puisque, au fil des années et des décennies, elle a progressivement transformé des devoirs en droits, ou plutôt elle a créé de nouveaux droits et étouffé d'anciens devoirs.

Les droits de l'homme tels qu'ils sont aujourd'hui énoncés par les idéologues néo-socialistes recouvrent en réalité deux notions très différentes. Pour reprendre la formule de Jean Baechler, il y a les "droits de" suivis d'un infinitif, les droits de faire quelque chose, et il y a les "droits à" suivis d'un substantif, les droits à quelque chose. Les "droits de" expriment les libertés fondamentales : tout homme a le droit de penser, de se réunir, de manifester, il est libre de le faire. À l'inverse, les "droits à" font référence à tout autre chose. Par exemple, l'article 24 de la déclaration universelle des droits de l'homme stipule que «toute personne a droit aux loisirs». Mais quel est le sens de cette formule ? Que toute personne est libre de s'adonner à des activités de loisirs ? Mais qui l'en empêcherait ? Il n'est pas une dictature au monde qui interdise les loisirs. Non, cette formule signifie que chacun doit pouvoir bénéficier des possibilités financières et concrètes de jouir des loisirs.

De même, que signifie le "droit à la santé" ? Que tout homme a le droit d'être bien portant ? Certes, mais, à ma connaissance, un tel droit ne relève pas de la volonté des hommes. Ce serait aussi absurde que de proclamer que tous les hommes ont le droit d'être intelligents. En réalité, la signification est tout autre : cela veut dire que chacun a le droit d'accéder à un système de santé susceptible de lui fournir des soins de bonne qualité.

Il ne s'agit donc pas d'une liberté, c'est-à-dire d'une faculté à agir, mais d'une sorte de certitude que l'on pourra bénéficier de biens ou de services.

Il y a donc schématiquement deux types de droits de l'homme très différents : des droits à jouir de libertés fondamentales, ce sont notamment les droits de la déclaration de 1789 et des droits à jouir de biens et services tels qu'ils figurent dans le préambule de la constitution de 1946 ou dans la déclaration universelle des droits de l'homme.

Mais, attention, de tels droits à jouir de biens ou de services ne sont pas de siples réalités formelles réservées à des déclarations incantatoires, ils pénètrent dans notre droit positif. M. Fitterman, lorsqu'il était ministre des transports, a fait voter une loi d'orientation pour les transports intérieurs, la LOTI. Cette loi a établi le concept nouveau de droit au transport. Et ne vous y trompez pas, ce droit n'est pas celui de la liberté fondamentale de se déplacer et de circuler sans entrave. Non ce droit au transport confère à tout citoyen français le droit de disposer à proximité de son domicile d'un système de transport public. Et comme cela ne suffisait pas, au droit au transport est venu s'adjoindre un droit corollaire : le droit à l'information concernant les transports.

Il est clair que de tels droits ne sont pas simplement des libertés garanties par des lois et par des tribunaux. Ils impliquent la mise en œuvre de moyens considérables comme la construction de nouveaux systèmes de transport nécessitant des dépenses budgétaires de très grande ampleur.

D'ailleurs, l'article 2 de la LOTI parle d'une mise en œuvre progressive du droit au transport. Mais comment peut-on mettre en œuvre progressivement un droit ? Il existe ou il n'existe pas.

Toujours est-il que 1'émergence de ces droits d'un nouveau type conduit à l'autre bout de la chaîne à des obligations nouvelles, notamment celles de contribuer par l'impôt aux dépenses collectives suscitées par leur mise en oeuvre. Or il arrive dans le même temps que ces obligations juridiques nouvelles viennent se substituer à des obligations de nature plus morale qui existaient autrefois.

Prenons pour plus de clarté un exemple concret. Avant la généralisation des mécanismes de retraite et de protection sociale, les parents âgés étaient naturellement à la charge de leurs enfants. Ceux-ci avaient le devoir de les entretenir jusqu'à leur mort. Aujourd'hui, les parents bénéficient du droit à la retraite et à la protection sociale qui leur est octroyé par des organismes publics. On a ainsi substitué au système antérieur fondé sur la notion de devoir, un système nouveau fondé sur le droit. Autrefois, les enfants avaient le devoir de subvenir aux besoins de leurs parents âgés, aujourd'hui, les parents ont droit à une retraite.

Attention, je ne voudrais pas que mes propos soient mal interprétés. Je ne viens pas de mettre en cause le principe du système de protection sociale, je me contente d'observer que la mise en place d'un tel système, par ailleurs souhaitable dans son principe, entraîne comme effet, avec la création d'un nouveau droit, l'extinction d'un devoir.

Cette évolution conduisant à plus de droits et à moins de devoirs est celle de l'étatisation et de la montée en puissance de l'État providence et de la société d'assistance.

Ainsi l'équilibre nécessaire des droits et des devoirs se trouve aujourd'hui nettement rompu, la balance penchant lourdement du côté des droits. Il s'agit là d'une situation malsaine dont les conséquences se révèlent particulièrement néfastes pour l'harmonie de la société et l'avenir de la nation.

La première conséquence est d'ordre moral.

L'augmentation des droits et la diminution des devoirs conduit à faire passer les exigences morales du domaine des personnes au domaine de 1'État. La morale individuelle tend à disparaître pendant qu'une pseudo-morale prétend progressivement régir les choix collectifs.

Pour prendre la mesure de ce phénomène, il faut d'abord bien saisir la nature du concept de devoir. Il ne faut pas, en effet, assimiler à un devoir toute obligation juridique. Le domaine des obligations juridiques et celui des devoirs ne se recoupent que très faiblement.

L'obligation de porter une ceinture de sécurité lorsque l'on conduit une voiture peut difficilement s'assimiler à un devoir. À l'inverse, beaucoup de notions considérées comme des devoirs ne sont pas sanctionnées par la loi. Les dettes de jeu, conçues comme dettes d'honneur, donnent lieu au devoir de rembourser mais, précisément parce qu'elles ne sont pas formalisées, elles ne sont pas susceptibles d'être recouvrées par la contrainte juridique.

En réalité, droits et devoirs ne sont pas de même nature. Et s'il est incontestable que doit exister entre eux un juste équilibre, on ne peut pas pour autant les placer sur le même plan. Cela est si vrai que toutes les tentatives pour équilibrer les déclarations des droits par des déclarations de devoirs se sont toujours heurtées à des difficultés conceptuelles à moins de les considérer comme de simples déclarations d'intention.

Dans toutes les constitutions qui ont jalonné l'histoire de notre pays depuis 1789, il n'en est guère qu'une, celle du 22 août 1795, qui prévoie une déclaration des devoirs au même titre qu'une déclaration des droits. Dans la partie consacrée aux devoirs, il est stipulé, dès l'article 2, «Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît» et «Faites constamment aux autres le bien que vous voudriez recevoir». Ces deux formules sont très révélatrices. La première montre le caractère éminemment subjectif de cette déclaration des devoirs. Comment apprécier de l'extérieur ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fasse ? En réalité, vous êtes le seul à le savoir et cette règle ne peut être sanctionnée par un juge, elle ne peut l'être que par votre conscience. Quant à la deuxième formule, elle fait référence explicitement au bien. Ces deux maximes relèvent donc par essence de la morale et non du domaine juridique.

Ce qui caractérise la morale, c'est la référence au bien et au mal, et le fait qu'elle s'adresse essentiellement à la conscience. Les devoirs ne relèvent donc pas du domaine juridique mais de la sphère morale comme le confirme d'ailleurs l'article L de cette déclaration qui n'est autre qu'une maxime morale: «Nul n'est bon citoyen, s'il n'est bon fils, bon père, bon frère, bon ami, bon époux». Et c'est parce que les devoirs relèvent de la morale que le déséquilibre droits devoirs est si perturbateur. En effet, en escamotant les devoirs et en valorisant les droits, les idéologues ont contribué à assécher le domaine de la morale et à faire proliférer le domaine juridique.

Et cette évolution est très néfaste. Une société organisée ne peut pas exister sans un consensus minimal autour d'une morale élémentaire qui pousse spontanément les citoyens à respecter l'ordre social. Si ces fondements moraux ne sont plus portés par la population, si ces valeurs ne sont plus ancrées dans son identité culturelle, la société ne peut que décliner et se déliter. Car, si les lois ne sont plus reçues comme des obligations formelles que seule une sanction de plus en plus douce empêche de transgresser, la société s'effrite, et le règne du droit cesse de s'imposer. À une application harmonieuse des articles de droit soutenus par des principes moraux on vient substituer ce que l'on pourrait appeler l'état de droit. C'est-à-dire l'application formelle d'un système juridique, sans fondement éthique, conçu comme un simple carcan d'interdictions et d'obligations. L'état de droit, déraciné de la morale, donne lieu à un maquis juridique, lui-même suscité par la volonté systématique de fraude, le tout conduisant à la multiplication des plaideurs et des avocats et à une dégénérescence de la loi, de la justice et du droit.

Nous sommes largement engagés dans le processus que décrivait déjà pour les États-Unis Alexandre Soljénitsyne dans son fameux discours de Harvard en 1978. Écoutez-le : «Moi qui ai passé toute ma vie sous le communisme, j'affirme qu'une société où il n'existe pas de balance juridique impartiale est une chose horrible. Mais une société qui ne possède en tout et pour tout qu'une balance juridique n'est pas, elle non plus, vraiment digne de l'homme. Une société qui s'est installée sur le terrain de la loi, sans vouloir aller plus haut, n'utilise que faiblement les facultés les plus élevées de l'homme. Le droit est trop froid et trop formel pour exercer sur la société une influence bénéfique. Lorsque toute la vie est pénétrée de rapports juridiques, il se crée une atmosphère de médiocrité morale qui asphyxie les meilleurs élans de l'homme. Et face aux épreuves du siècle qui menacent, jamais les béquilles [des droits] ne suffiront à maintenir les gens debout.»

Ainsi le détournement des droits de l'homme, en cassant l'équilibre des droits et des devoirs, a contribué à détruire le soutien indispensable qu'apporte normalement la morale individuelle au règne du droit. Et, pour être correctement évalué, ce phénomène doit être rapproché d'une autre évolution néfaste liée au détournement des droits de l'homme : l'irruption de la morale dans la sphère de l'État, dans celle de la politique et des choix collectifs.

Je ne m'étendrai pas longuement sur ce dernier point car il sort un peu du sujet qui m'a été imparti, mais il apparaît clairement que la nouvelle idéologie dominante qui se développe à partir du détournement des droits de l'homme provoque un double phénomène. La morale quitte la sphère des consciences individuelles qui est normalement son lieu de prédilection pour envahir le domaine de l'État. Et les États occidentaux commencent à ne plus agir conformément à leurs intérêts mais selon une nouvelle morale collective sécrétée par les droits de l'homme. C'est ainsi, par exemple, que MM. Carter et Giscard d'Estaing ont décidé un beau jour des années 70 d'abandonner le shah d'Iran, non parce qu'il n'était plus un bon allié, non parce qu'il desservait les intérêts de la France et des USA, mais simplement parce qu'il ne respectait pas les droits de l'homme. Le résultat, chacun le connaît : Khomeiny a succédé à Réza Palhavi, les droits de l'homme sont chaque jour bafoués mille fois plus que sous le shah et l'Europe a remplacé un solide allié par celui qui est devenu un ennemi irréductible. Le plus grave d'ailleurs, c'est que cette leçon n'a pas été retenue et que l'on s'apprête à faire ailleurs exactement la même erreur qu'avec l'Iran.

Cette attitude trahit une confusion dramatique des genres. La morale et la politique n'ont rien de commun, ce qui ne veut pas dire que la politique doit être indifférente au bien et au mal. Cela signifie simplement qu'il s'agit de deux domaines de nature différente et que les règles de la politique ne sont pas celles de la morale.

Si on veut appliquer comme Carter et Giscard les principes moraux pour orienter les choix politiques, on aboutit à des aberrations qui vont à l'encontre des objectifs souhaités. Comme le souligne Julien Freund, la politique est le fait de l'opposition ami-ennemi, c'est le domaine du rapport de force, de l'affrontement des volontés antagonistes, alors que la morale est liée à la distinction entre le bien et le mal et relève de la conscience individuelle. Ainsi le détournement des droits de l'homme, notamment en détruisant l'équilibre des droits et devoirs, a-t-il fait glisser la morale du domaine des personnes au domaine collectif. Le résultat est doublement négatif. D'une part, la société se trouve affaiblie puisque les règles qui la régissent ne sont plus soutenues par une morale positive; d'autre part, la nation est fragilisée puisqu'elle ne peut plus prendre de décision politique saine au service de son intérêt.

Le déséquilibre ainsi créé entre les droits et les devoirs conduit au déclin. Mais ce n'est pas tout. En effet les libertés que ces fameux droits sont pourtant censés protéger vont elles aussi se trouver compromises. Pourquoi ? Parce que la liberté est le produit de la civilisation et que la civilisation pour s'épanouir a besoin de discipline, de normes, de devoirs. L'homme n'existe pas en dehors d'une communauté, en dehors d'une civilisation. L'anthropologie culturelle nous l'enseigne : l'homme est par nature un être de culture. Il n'existe que dans la mesure où il appartient à un groupe — un peuple aujourd'hui — qui secrète des règles, des coutumes, des institutions.

Ce qu'on appelle la morale et les devoirs résulte directement de ce besoin de normes pour organiser la communauté et assurer la survie. Plus une civilisation se déracine en tournant le dos à ses croyances, à ses mythes, ses normes, ses valeurs et plus elle devient fragile, plus elle compromet l'avenir des hommes qui la composent et plus elle détruit ce qui fait sa richesse.

Or, à l'origine, il n'y a pas de liberté naturelle. L'homme des temps reculés qui vivait en bande était rien moins que libre. L'homme ne s'est pas développé dans la liberté.

Celle-ci est une invention de la civilisation — je dirais de la civilisation européenne. C'est elle qui a dégagé l'homme des entraves du petit groupe et de ses lois brutales. Comme le dit le professeur Von Hayeck : «la liberté n'a été possible que par le développement de la discipline de civilisation» c'est-à-dire par les normes, les valeurs, les devoirs. Et plus ces normes, ces devoirs s'affaiblissent, plus la liberté se trouve mise en danger. Car rien n'est jamais acquis dans ce domaine comme le rappelle Arnold Gelhen : «Les tendances à la décadence sont toujours naturelles et vont dans le sens de la facilité. Les mouvements vers le dépassement de soi, vers ce qui est exigeant et sélectif sont toujours pénibles, exigent des efforts et ne se réalisent pas par le miracle de la spontanéité. Le choc dans le sens des mythes les plus anciens est naturel.»

Le risque est donc grand, devant l'effacement des disciplines de civilisation, c'est-à-dire notamment des devoirs, de reculer en direction du chaos et de ruiner les libertés qui sont intimement liées à notre civilisation. Tout aussi graves sont les conséquences de ce déséquilibre droits devoirs pour la personnalité des hommes d'aujourd'hui. En effet, la liberté n'est pas un attribut naturel de l'homme qui vient de naître. La liberté est le fruit d'un effort, d'un mûrissement progressif.

La liberté chez l'homme n'est pas un cadeau de la nature, c'est une potentialité qu'il développe plus ou moins selon la force de sa volonté. Car l'homme libre est celui qui a su se construire une personnalité autonome. Ce n'est pas celui qui s'est affranchi de toutes contraintes sociales. Celui-là risque au contraire d'être l'esclave de ses instincts, de ses caprices et ne maîtrisera pas son existence, faute de volonté et de personnalité. La liberté est donc avant tout une disposition intérieure de l'âme. Soljénitsyne en prison était plus libre que bien des personnes qui se prétendent dégagées de toutes contraintes sociales mais qui sont les esclaves de leurs caprices quand ce n'est pas de la drogue.

Les types humains qui ont été montrés en exemple tout au long de l'histoire de notre civilisation ont tous en commun cet idéal de la maîtrise de soi. Que ce soit le chevalier du Moyen Age, le gentleman anglo-saxon ou l'honnête homme du XVIIe siècle, tous sont des hommes libres parce qu'ils ont eu la volonté de se maîtriser et de s'imposer des règles : être libre, c'est faire ce que l'on doit dit un vieux proverbe prussien. L'homme libre n'est pas celui qui fait n'importe quoi. L'homme a besoin de discipline, il a besoin d'une éthique, de devoirs pour pouvoir se maîtriser.

Mais voilà, l'homme est aussi un être "non déterminé" selon l'expression de Nietzsche. C'est un être risqué par nature, donc toujours menacé de retomber dans le chaos intérieur. Et c'est bien ce qui se passe si les règles, les normes, les devoirs ne s'imposent plus à lui comme des nécessités intérieures. Faute de devoirs à observer, l'homme devient alors l'esclave de ces droits. C'est la dérive pernicieuse que nous subissons aujourd'hui. La liberté authentique est ainsi compromise, tant au plan collectif qu'au plan personnel, par un excès de droits et une insuffisance de devoirs.

Cette rupture de l'équilibre des droits et des devoirs peut s'interpréter comme ce que George Gilder appelle les "préjudices moraux". Prenant l'exemple du système économique fondé sur le capitalisme, il démontre que la vigueur de l'économie ne dépend pas seulement de l'aptitude à prendre des risques et à entreprendre, elle vient aussi de l'existence d'un mécanisme suffisamment fiable d'assurance pour procurer un minimum de sécurité. Selon lui le système capitaliste doit pour prospérer bénéficier d'un juste équilibre entre «le système d'assurance et le goût du risque, entre la solidarité et la concurrence, l'épargne et l'investissement».

Mais le délicat équilibre entre le risque et l'assurance est caractérisé par ce que les compagnies d'assurances appellent le préjudice moral. Le préjudice moral consiste dans le danger que l'assurance elle-même favorise le comportement contre lequel on souscrit une assurance. Les préjudices moraux de ce type sont aujourd'hui nombreux et évidents : l'indemnisation du chômage encourage le chômage. De la même façon, l'harmonie de notre société et de notre nation nécessite un juste équilibre entre droits et devoirs.

La rupture de cet équilibre provoque un préjudice moral au sens de Gilder, ce qui signifie que l'excès de droit met en cause les droits et compromet la liberté. Ou, plus globalement encore, les droits de l'homme et du citoyen sont conçus comme l'un des points culminants de notre civilisation. L'idéologie néo-socialiste de détournement des droits de l'homme se retourne contre elle et menace notre civilisation elle-même. Et je ne pense pas exagérer car l'entreprise de détournement des droits de l'homme est, je crois, l'une des plus formidables machines de guerre idéologique qui aient jamais été montées contre nos idées et, par voie de conséquence, contre notre nation.

Tout simplement parce que les droits de l'homme rassemblent le plus vaste consensus qui soit et, camouflés derrière cette unanimité, les tenants de l'idéologie socialiste entreprennent de faire prévaloir une à une toutes leurs conceptions : le mondialisme, l'esprit d'assistance, le nivellement, l'étatisme. Ce faisant, ils œuvrent au déclin de la France et de l'Europe.

À un moment où le vrai et seul débat politique qui vaille est celui du déclin, il est essentiel de démasquer les imposteurs des droits de l'homme.
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