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Conférence, le 13/11/1991
Les menaces en Méditerranée.
Quelle stratégie l'Europe doit-elle adopter face aux menaces venant du sud ?


La Méditerranée est sans doute l'un de ces lieux privilégiés de la planète, là où plus encore qu'ailleurs s'est joué et peut se jouer le destin de l'humanité ou à tout le moins, le destin des grandes civilisations.

C'est en tout cas sur ses rives que sont nées la plupart de celles-ci, les civilisations antiques, égyptienne, phénicienne, crétoise, grecque et romaine.

Grâce aux facilités de navigation offertes par son bassin se sont noués des liens commerciaux et culturels qui façonnèrent le monde dont nous sommes issus. Maints Ulysse y répandirent la civilisation grecque, saint Paul et les apôtres la sillonnèrent pour propager la foi chrétienne.

Aussi, la Méditerranée est un espace d'unité, mais également de fracture sans avoir été à la fois l'une et l'autre. Tout au long de l'histoire, elle a été successivement l'une puis l'autre.

Elle vit les grands affrontements entre Grecs et Perses, entre Romains et Carthaginois, mais connut plusieurs siècles de paix en devenant le centre de l'empire romain lorsque celui-ci réalisa l'unité politique du monde antique.

Le désordre est installé autour de la Méditerranée à partir du VIIe siècle, avec la ruée des arabes islamisés qui, en un siècle, conquirent toute la façade sud du bassin. Au XIIIe siècle, les Turcs musulmans prirent le relais et arrachèrent aux peuples chrétiens toute l'Asie mineure hellénistique, la Grèce et les Balkans.

La tentative de reconquête entreprise à l'époque des croisades échoua et, jusqu'au XVIIIe siècle, la Méditerranée fut le champ clos de l'affrontement entre l'islam et la chrétienté. On n'en retient souvent que les noms des grandes batailles navales comme Lépante, oubliant que la réalité quotidienne était faite de piraterie et de coups de main dont étaient victimes les marins et les populations du littoral. L'implantation et l'architecture de nos vieux villages provençaux, corses, sardes ou calabrais portent encore témoignage d'une insécurité latente qui réduisit l'intérêt économique de la Méditerranée.

À partir du XVIIIe siècle, Anglais et Français tentèrent de mettre un peu d'ordre, les uns dans le bassin oriental, les autres surtout dans le bassin occidental. Ce furent d'abord des opérations limitées destinées à réduire des nids de pirates et à libérer des prisonniers. Puis, au XIXe et au XXe siècle, ils occupèrent la totalité des pays du pourtour méditerranéen, mais ils furent incapables d'assimiler les populations locales qui restèrent islamiques.

La Méditerranée redevint alors une voie de communication importante, sans toutefois jouer un rôle stratégique majeur dans les grands conflits qui agitèrent le monde au XIXe et au XXe siècle. Pendant les guerres napoléoniennes, les deux guerres mondiales et la guerre froide, elle resta un théâtre d'opération secondaire, le principal point d'affrontement se situant plus au nord, en Europe centrale, autour de l'Atlantique et du Pacifique.

Ainsi, la Méditerranée fut d'abord une zone d'affrontement entre les peuples antiques, puis elle devint et resta pendant plusieurs siècles un facteur d'unité sous l'imperium romain. Avec l'effondrement de l'empire et la montée de l'islam, elle se transforme pendant plus de mille ans en un espace de conflit entre la chrétienté et l'islam. Puis, à nouveau vers la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, elle redevient zone de rapprochement, de commerce et de paix avec les empires coloniaux européens. Aujourd'hui, la question se pose : la Méditerranée va-t-elle fonctionner comme facteur d'unité ou s'affirmer comme ligne de fracture et d'antagonisme ?

Les facteurs de tension

Objectivement, les facteurs d'affrontement et de conflits l'emportent aujourd'hui sur ceux qui rapprochent et qui unissent.

On le constate d'abord par la grande instabilité de la région.

Tout le pourtour sud et est de la Méditerranée est secoué par des conflits et des soubresauts importants : conflit saharien du Polisario, montée de l'islam intégriste en Algérie, agressivité récurrente de la Libye et antagonisme à l'égard du Tchad, conflit majeur entre Israéliens et Palestiniens, crise libanaise endémique, affrontement gréco-turc à Chypre et, aujourd'hui, vient s'ajouter à cela le réveil des affrontements internes propres aux Balkans.

Le pourtour de la Méditerranée apparaît donc comme un chapelet de conflits plus ou moins ouverts qui entretient un climat de grande instabilité.

Pourtant, l'essentiel n'est pas là. Ce qui importe ce sont les facteurs de fracture qui existent structurellement entre le nord et le sud de la mer Méditerranée et qui font de cette aire la zone de fracture la plus brutale au monde. Beaucoup plus explosive que celle du Rio Grande entre les États-Unis et le Mexique par exemple.

Je distinguerai trois facteurs majeurs de fracture.

La première discontinuité, la plus lourde de conséquences, est démographique.

Alors que les populations des États européens riverains de la Méditerranée (Espagne, France, Italie, Yougoslavie, Grèce, Albanie) sont aujourd'hui pratiquement aussi nombreuses que celles des pays musulmans du sud (Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Égypte, Liban, Syrie, Turquie), la différence va se creuser dramatiquement entre l'an 2000 et l'an 2025 : 197 millions en l'an 2000 pour les États européens, 252 millions pour les autres. En 2025, les Européens seront 204 millions, les musulmans 377 millions.

Déjà minoritaires en 2000 autour de la Méditerranée, les populations de souche européenne et de culture chrétienne verront encore leur poids se réduire au début du XXIe siècle. Le phénomène est encore plus grave qu'il n'y paraît à travers ces chiffres, car une partie des habitants de l'Europe, en particulier en France, est déjà composée de populations d'origine africaine et musulmane non assimilées.

Rappelons de surcroît que le taux de fécondité des femmes européennes est de 1,5 enfant par femme (1,8 en France et 1,3 en Allemagne) alors qu'il atteint 6 de l'autre côté de la Méditerranée.

De tels gradients de pression attireront inéluctablement les tempêtes. Pareils déséquilibres entraîneront de plus en plus à nos frontières des tentatives de pénétration, officielles ou clandestines, qui peuvent nous submerger ou nous détruire.

La situation de la France fait encore illusion car les pouvoirs publics, comme la plupart des médias, ne présentent que les chiffres les moins significatifs. Les statistiques mises en avant font état d'une augmentation de la population française de 2% au cours des dix années à venir. Certes, mais cette augmentation est due aux naturalisations — 120 000 en 1988 selon l'INSEE — et non à l'excédent des naissances sur les décès qui n'est que de 80 000. Loin de renforcer notre pays, cette augmentation le rend plus vulnérable car les étrangers naturalisés, par une sorte d'effet de siphon, en attirent d'autres.

Or, le chiffre brut de la population ou la densité en hommes par kilomètre carré, qui ne rendent pas compte de la répartition par tranches d'âge, ne reflètent pas le déséquilibre entre les nations. D'autres données beaucoup plus instructives sont à examiner.

Un pays arabe comme la Jordanie, qui compte 55% de jeunes de moins de quinze ans et seulement 3% de vieux de plus de soixante-cinq ans, prépare plus de conquérants, soldats ou migrants, que l'Allemagne avec 17% de moins de quinze ans et 15% de plus de soixante-cinq ans.

Autre indicateur intéressant pour la défense nationale, l'effectif des classes d'appel sous les drapeaux était en France de 452 000 hommes en 1989, en 2000 il ne sera plus que de 401 000, en baisse de 9 %. Au sein de cette classe 2000, près de 15% des jeunes gens seront d'origine étrangère extra-européenne et seront autant sinon plus attachés à leur culture d'origine qu'à leur pays d'accueil. Les appelés seront moins nombreux, les sentiments nationaux d'une partie d'entre eux seront sujets à caution.

En 1982, nous comptions en France 7,4 millions d'enfants de cinq à quatorze ans. Au cours des quarante prochaines années, ces effectifs chuteront de 50 à 30 %. Selon l'évolution des taux de fécondité des Françaises et des étrangères, en 2022 les enfants d'immigrés originaires du tiers monde représenteront entre 25 et 90 % des effectifs des enfants nationaux de souche.

Là réside un danger extrème, un péril mortel. D'autant que l'incapacité et le refus de juguler leur croissance démographique aggrave la deuxième fracture entre les pays méditerranéens du sud et ceux du nord, la fracture économique. Pour le mesurer, il suffit de constater que la somme des PIB des quinze membres de la CEE et de la Yougoslavie dépasse, en 1988, 11 000 milliards de francs quand tous les autres riverains réunis atteignent à peine 1500 milliards. Libye exceptée, les pouvoirs d'achat par habitant sont dans le rapport de 8 à 1. À titre de comparaison, de part et d'autre du Rio Grande, les taux de fécondité ne sont que dans le rapport de 1 à 2 et les pouvoirs d'achat de 6 à 1.

Enfin, dernière fracture qui marque l'histoire du bassin depuis treize siècles, la différence de religion. Au nord les chrétiens vivant dans une société laïcisée et matérialiste, au sud les musulmans fidèles à un Coran qui règle leur vie et leur dicte leurs lois. Au nord une religion en perte d'influence, au sud un retour à une pratique rigoureuse et orthodoxe de l'islam, à une foi exigeante, contestataire et conquérante utilisée comme un vecteur d'influence vers l'Europe, à travers les communautés islamiques qui s'y sont installées.

L'islam n'a jamais connu les atermoiements du christianisme et ses réticences à gérer le temporel. Le Christ, rompant avec la tradition biblique, avait refusé de devenir le "roi des Juifs", son action et celle des apôtres restèrent spirituelles : «Mon royaume n'est pas de ce monde.»

Mahomet, à l'inverse, dès le début de sa prédication, depuis la bataille de Badr en 624, s'imposa comme chef politique autant que prophète. La guerre représente pour lui et pour ses successeurs le moyen licite de propager la vraie religion. En quelques décennies, ses fidèles occuperont les deux tiers du pourtour méditerranéen qu'ils arracheront au christianisme par le fer et par le feu.

Le Coran et le droit coranique justifient, exigent même des fidèles l'expansion territoriale afin que puissent être rendus à Dieu tous les êtres et tous les biens dont il est le seul maître absolu et légitime.

«Combattez dans la vraie voie de Dieu contre ceux qui vous feront la guerre. Vous ne commettrez point d'injustice en les attaquant les premiers car Dieu n'aime point les injustes... Combattez-les jusqu'à ce que vous n'ayez point à craindre la tentation et que tout culte soit celui du Dieu unique» (sourate II, versets 186-189).

Depuis la crise du communisme, l'islam reste la seule idéologie au monde à affirmer une volonté de conquête, et cette volonté n'est pas le fait de tel ou tel ayatollah ou chef d'État, elle imprègne dans sa masse un peuple immense.

La mystique de la Djihad, la guerre sainte, représente aujourd'hui pour le monde un danger indéniable. Danger à l'extérieur de nos frontières, l'islam se fait aussi menaçant à l'intérieur de notre espace national. Nous avons connu les Bourguignons à la solde de l'Angleterre, les Ligueurs appuyés par l'Espagne, les communistes soutenus par les Soviétiques, avec l'islam nous allons voir se développer sur notre sol un parti de l'étranger organisé autour de ses structures religieuses et de ses mosquées.

En cas de conflit avec le monde arabe, les immigrés musulmans militants deviendront nécessairement le parti de l'étranger. Leur passivité apparente pendant la guerre récente contre l'Irak ne suffit pas à nous rassurer car nous étions, à cette occasion, les alliés d'autres musulmans. Une foi véritable et respectable comme la leur crée des solidarités plus fortes que les liens nationaux. Entre la fidélité à la religion et la fidélité au pays d'accueil, la première l'emportera.

Ainsi les conditions sont-elles objectivement réunies pour que se développent encore des tensions entre le nord et le sud de la Méditerranée. Il est peu d'exemples dans l'histoire de nations riches vieillissantes, pacifiques et moralement fatiguées qui n'aient pas eu à subir les assauts de peuples jeunes, pauvres et mus de surcroît par une foi agressive et conquérante.

Ne nous laissons pas berner par la quiétude de la situation dans laquelle nous vivons à l'égard du sud depuis le début du siècle, car toutes les lignes de force vont dans le sens d'affrontements potentiels.


Les menaces

Aussi sommes-nous sans doute en train de vivre un basculement des menaces. Jusqu'à présent, le danger était à l'est sous la forme de l'empire soviétique à dominante européenne, communiste et surarmé. Aujourd'hui, la menace venant de l'est semble s'être éloignée. En tout cas, celle sous laquelle nous avons vécu pendant cinquante ans, c'est-à-dire celle d'une invasion brutale par une armée blindée gigantesque ou celle, plus terrifiante encore, de l'apocalypse thermonucléaire.

Certes, rien n'est dit et à l'est tout est possible. Aussi devons-nous conserver notre garde, mais il nous faut ouvrir les yeux sur d'autres dangers : la menace d'autres peuples capables d'utiliser contre nous des stratégies inconnues dans nos conflits entre Européens.

Aussi pouvons-nous, je crois, parler d'un basculement possible des menaces. Si la menace principale ne vient plus de l'est, elle peut venir demain du sud. Si elle n'est plus le fait du communisme offensif, elle peut être demain celui de l'islam conquérant. Et, si elle ne prend plus la forme d'une offensive mécanique et nucléaire gigantesque, elle peut se manifester de façon plus insidieuse, mais non moins dangereuse à terme. Et, si nous n'avons plus à regarder vers la ligne bleue des Vosges, peut-être faudra-t-il fixer le regard vers la ligne bleue de la Méditerranée.


Il s'agit en effet d'examiner maintenant les différentes formes de menace qui peuvent venir du sud.

La première menace est celle qui pèse sur nous à travers l'immigration que l'on peut apparenter aujourd'hui à une forme pacifique d'invasion, comme le dit M. Giscard d'Estaing, si ce n'est à une forme de colonisation à rebours.

On peut en effet distinguer plusieurs étapes dans l'immigration que nous subissons. La première est celle de la pénétration de populations qui viennent — essentiellement des hommes — pour travailler, et acceptent de se plier aux règles du pays d'accueil. La seconde est celle au cours de laquelle ils viennent pour s'installer avec leur famille et demandent que l'on adapte les règles de la république à leurs propres coutumes. C'est l'affaire du tchador, celle des mosquées, etc. La troisième viendra — elle a déjà commencé à bien des égards — lorsqu'ils exigeront par la violence les adaptations de nos lois à celles du Coran. Les émeutes ethniques et religieuses sont inscrites dans le processus d'immigration. Et le fait de citer ici ce problème comme facteur de menace déterminant pour notre sécurité au regard des impératifs de défense ne procède évidemment pas du fantasme.

Si demain les antagonismes avec les pays du Sud venaient à se préciser, on peut imaginer le danger que représenteraient sur notre sol des millions de musulmans inassimilés, vivant pour beaucoup dans la clandestinité et dont l'allégeance irait pour une large fraction d'entre eux à l'islam et à leur patrie d'origine. Jamais la France ne s'est trouvée dans la situation d'avoir sur son sol une sixième colonne potentielle aussi considérable. Et, si un conflit venait à éclater, si des troubles survenaient, ce ne sont pas les forces de police qui pourraient contenir ces masses innombrables. Et si l'armée doit intervenir ne sera-ce pas alors l'ouverture d'un front intérieur ?

Et je ne parle pas ici des possibilités d'ingérence étrangère que les difficultés de certaines communautés maghrébines pourraient provoquer de la part de tel ou tel pays arabe. Déjà, le consul d'Algérie est intervenu pour calmer l'agitation dans certains quartiers de Marseille. Il n'est pas aujourd'hui absurde d'imaginer que, si demain une manifestation armée de musulmans devait être réprimée dans le sang, les États arabes demandent à intervenir ou exigent une intervention internationale sur notre sol.

À cette menace s'en ajoute une autre, déjà très tangible, qui n'est autre que le terrorisme.

Le terrorisme figure parmi les formes d'action de certains États méditerranéens, Libye, Syrie, Palestine. La Libye revendique son droit au terrorisme. La Syrie et l'Iran, à peine plus discrètement, utilisent à leur service des groupes terroristes. Attentats aveugles ou prises d'otages servent de moyens de pression dans la négociation politique.

Le terrorisme coûte fort cher aux pays européens en vies humaines, en mesures de sécurité mais aussi en défaites politiques. La France a été chassée du Liban et de l'ensemble du Proche-Orient par le terrorisme : retrait de son contingent de la force multinationale après l'explosion du Drakkar, repli du contingent de la FINUL après les attentats de 1986, enfin, après 1987, retrait de tous nos ressortissants menacés d'être pris en otages.

Le terrorisme trouve des alliés objectifs dans les médias qui, en lui servant de caisse de résonance, en amplifient les effets psychologiques sur une opinion publique dont la pression entraîne nos gouvernements à sacrifier les intérêts nationaux majeurs. Il trouve également des alliés dans une partie de notre opinion publique de gauche systématiquement indulgente à tout mouvement visant à affaiblir les structures de notre société. Par le terrorisme, les États du Sud interviennent déjà dans nos affaires intérieures européennes en soutenant des mouvements comme le FLNC, l'ETA ou l'IRA.

Le troisième type de menace est celui qui pèse sur nos voies de communication.

La Méditerranée représente pour l'Europe une voie de communication essentielle, à la fois maritime et aérienne, de trafic nord-sud vers l'Afrique, mais surtout de trafic est-ouest. La totalité du commerce maritime de la Grèce et de l'Italie, une part importante de celui de la France et de l'Espagne aboutissent dans des ports méditerranéens. 50 % des importations françaises de pétrole, 30 % de nos exportations de produits manufacturés, 50 % des vols internationaux de nos compagnies transitent à travers la Méditerranée, plaque tournante vers l'Afrique, le Moyen-Orient, l'Inde et le sud de l'URSS.

L'hostilité des autres riverains peut se manifester par une fermeture ou une restriction d'utilisation de certaines zones, appuyée par la menace ou l'emploi de moyens militaires : aéronefs, missiles, bâtiments de surface, sous-marins ou mines. Il s'agirait en l'occurrence d'une renaissance de la piraterie qui pourrait d'ailleurs, comme dans le cas du terrorisme, prendre des formes plus ou moins officielles que les États du sud n'auraient pas nécessairement besoin d'assumer.

D'autres menaces peuvent également être recensées. Ce sont celles qui résulteraient d'agressions plus directes, prenant la forme d'un terrorisme d'État par l'emploi ou la menace d'emploi de vecteurs aériens, avions ou missiles. Ce type d'action n'a pas encore été utilisé contre l'Europe. Il n'est pas inconcevable qu'il le soit.

Au moment où l'Europe pense surtout désarmement, où les trente-cinq pays qui la composent négocient en vue de réduire leurs potentiels militaires, les nations de "l'arc d'agitation" renforcent sans relâche leur arsenal. Quand la France consacre 3,2% de son PNB à la défense, la plupart des pays d'Europe moins de 3%, l'Irak y sacrifie 26,8 %, l'Arabie Saoudite 24,3 %, la Tunisie 5,4 %.

Les résultats sont à la hauteur de l'effort financier, les stocks constitués dépassent les besoins défensifs et témoignent de la volonté belliqueuse de leurs détenteurs. La Syrie a-t-elle besoin de 4000 chars, quatre fois plus que la France, pour assurer sa sécurité ? La Libye, pour une population équivalente à celle du Danemark, doit-elle posséder quatre fois plus d'avions de combat ? De telles forces interdisent à un pays européen isolé toute action militaire terrestre dans ces régions.

Mais, pour l'instant, grâce à la distance et à la Méditerranée, elles ne menacent pas directement notre territoire. Il en va autrement de certaines armes que développent plusieurs pays de la région, déjà détenteurs d'importants stocks d'armes chimiques.

L'usine libyenne qui a eu en 1990 les honneurs de l'actualité ne représente que la partie émergée d'une industrie des toxiques déjà majeure. L'Irak et l'Iran se sont servi des gaz de combat pendant plusieurs années et ont acquis une expérience pratique de leur emploi qu'aucune autre armée au monde ne possède.

Les mêmes États s'appliquent à se doter de vecteurs capables de délivrer ces armes. Les avions disponibles dans la région n'ont certes pas les rayons d'action nécessaires pour atteindre notre territoire, mais la situation peut évoluer vite. Les Libyens possèdent des SU24 et, avec l'aide des Russes, se sont initiés au ravitaillement en vol. Les autres armées de l'air arabes sont capables d'en faire autant.

Pour l'instant, les stratèges locaux semblent préférer les vecteurs balistiques. Les FROG, les SCUD et autres SS21 fournis par les Russes, les Chinois ou les Coréens ne portent qu'à quelques dizaines, voire quelques centaines de kilomètres, mais des missiles existant ou en cours de développement, les DF3 d'Arabie Saoudite, BADR 2000 égyptiens (issus du CONDOR argentin), dépassent largement les 1000 sinon les 2000 kilomètres. Mis à feu sur les rives sud de la Méditerranée, tous ces missiles peuvent atteindre notre territoire national. Le monde arabe se restructure très vite, plusieurs fois déjà nous avons entendu parler de mariage entre la Tunisie et la Libye. Envisager l'installation de rampes de lancement syriennes ou libyennes à Bizerte ou à Alger ne relève pas de la politique fiction. Les Russes ont bien tenté d'installer leurs fusées à Cuba !

Adaptés à l'esprit de conquête de la Djihad les forces militaires des pays arabo-islamiques s'articulent autour de trois composantes : des services spéciaux organisant des actions terroristes ou subversives qui donnent en permanence l'initiative à leurs dirigeants ; des forces conventionnelles hypertrophiées qui cherchent à nous interdire de frapper les bases arrière des commandos qui agissent chez nous ; bientôt des missiles à charge chimique, et peut-être un jour nucléaire, dont la crainte paralysera nos capacités de riposte et fera dire à nos pacifistes : «Plutôt musulmans que morts !»

Terrorisme et guerre des missiles anti-cités, certains dans le monde arabo-islamique mènent et préparent contre nous la guerre la plus facile puisqu'il s'agit de celle que, pour des raisons éthiques, nous nous interdisons.

Face à cette situation, quelles peuvent être notre politique de défense et notre stratégie ? Je voudrais pour ma part vous proposer trois axes majeurs : renforcer nos positions, affaiblir celles de l'adversaire potentiel, préparer les ripostes éventuelles.

Renforcer nos positions

S'agissant du renforcement de nos positions, la première priorité est naturellement de régler le problème de l'immigration, lequel constitue comme nous le savons le premier facteur de faiblesse. Je ne vais pas, dans le cadre de cet exposé, m'appesantir sur ce sujet qui constitue à lui seul un autre thème de colloque. En termes de sécurité, il s'agit donc de réduire la présence des étrangers sur notre sol et d'éviter la constitution de communautés ayant une double allégeance.

Le deuxième impératif est d'éteindre les foyers de conflits internes à l'Europe qui semblent se développer notamment dans les Balkans et qui pourraient nous affaiblir gravement. D'autant qu'ils semblent susceptibles de se généraliser dans les zones nouvellement libérées du communisme. À cette fin, il me paraît nécessaire que les pays européens ou une instance européenne soient capables de faire la police et d'exercer une autorité pacificatrice clairement reconnue. Pour cela, il faut que les États européens sortent de leur passivité habituelle. Ils doivent à cet égard se doter à la fois d'une doctrine et d'une force d'intervention.

La doctrine pourrait s'articuler de la façon suivante : pour régler les problèmes inter-ethniques de nationalités, la norme est d'asseoir chaque peuple en toute indépendance sur son territoire. La mise en œuvre pratique de cette mesure devrait prévoir le recours au référendum d'autodétermination et la protection des droits des minorités. Quant aux éventuelles modifications de frontières, elles devraient aussi être le fruit d'une consultation référendaire des populations concernées.

Pour l'application de ces principes, l'Europe devrait pouvoir mettre en œuvre des forces militaires suffisamment puissantes pour combattre ceux qui refuseraient la mise en œuvre de ces principes et de ces procédures.

Ces deux préalables étant réglés, celui du reflux de l'immigration et de la stabilité en Europe, il conviendrait que les pays européens riverains de la Méditerranée évitent la constitution à terme d'une espèce de front dont le no man's land serait la Méditerranée. À cette fin, il nous faudrait mener une politique de points d'appuis stratégiques sur l'ensemble de la zone.

Dans cet esprit, il serait nécessaire de reprendre pied au Liban en œuvrant pour le retour à l'indépendance effective de ce pays dans le cadre de liens de protection étroits avec l'Europe. Chypre devrait également pouvoir recueillir une présence européenne renforcée, à condition de trouver à terme une solution pour le départ des troupes turques.

Ainsi pourrait s'établir une ligne Beyrouth-Nicosie-Athènes pour la partie est de la Méditerranée. Pour l'ouest, outre les côtes de l'Italie, de la France et de l'Espagne, il conviendrait de s'appuyer sur Malte, et, tant que la monarchie y survivra, sur le Maroc.

De plus, une politique active de présence en Afrique noire subsaharienne devrait être menée en Mauritanie, au Mali, au Niger et au Tchad, afin de contourner l'ensemble arabo-musulman du pourtour méditerranéen.

Enfin, en quatrième lieu, il importe que les puissances européennes s'assurent progressivement du contrôle naval de la Méditerranée.

4000 kilomètres d'est en ouest, 1000 du nord au sud dans ses plus grandes dimensions, la Méditerranée est trop étendue pour être contrôlée par une seule puissance, comme la mer Noire, et trop étroite pour que les flottes de combat puissent y jouer un rôle autonome. Isolée des océans par le goulet de Gibraltar et le canal de Suez, de la mer Noire par les Dardanelles et le Bosphore, elle est de surcroît fractionnée par le canal d'Otrante qui ferme l'Adriatique, le labyrinthe des îles de la mer Egée et le détroit de Sicile qui sépare les deux bassins, l'occidental et l'oriental.

Au sud, les pays habités n'occupent qu'une étroite bande côtière entre mer et désert. Ils manquent d'espace vers l'arrière, ce qui les rend très vulnérables aux actions venant de la mer. Les nombreuses îles, presqu'îles et péninsules sont de dimensions réduites. En Méditerranée, qui tient la mer tient la terre. Mais la dernière guerre a bien montré les limites des stratégies purement maritimes du fait de l'exiguïté du théâtre. Les avions basés à terre pesaient aussi lourds que les bâtiments de combat. Lors de l'affaire de Suez, seule la neutralisation des bases aériennes égyptiennes par des avions basés à Chypre permit la réussite du débarquement. La liberté d'action dans la zone, pour toute opération défensive ou offensive, implique le contrôle de l'espace aéro-maritime dans les trois dimensions.

Dans un passé récent, la seule confrontation militaire en Méditerranée a été celle qui opposait l'est et l'ouest, les USA et l'URSS. Les considérations mondiales occultaient les tensions régionales. Les USA ont mis en place en Méditerranée, et y entretiennent encore, leur sixième flotte, organisée autour de porte-avions et d'unités de "marines".

Face à cette flotte, la cinquième escadre russe, ne disposant pas de facilités portuaires dans la zone comme sa rivale, maîtrisant moins bien les techniques de l'aviation embarquée, pratiquait une stratégie d'interdiction visant à limiter la liberté d'action américaine, son atout maître étant le sous-marin, favorisé par les difficultés de détection dans des eaux très fréquentées et donc bruyantes.

Avec l'atténuation des antagonismes est-ouest, ces flottes majeures perdent cependant leurs principales raisons d'intervenir en Méditerranée et l'équilibre des forces à examiner sera de plus en plus celui des riverains.

L'Espagne, l'Italie et la Grèce, avec les moyens de plus en plus réduits accordés à leur défense, tentent de moderniser leur marine et leur aviation. L'Espagne dispose d'un escadron de F18, elle met en œuvre un porte-aéronefs léger équipé de Harrier à décollage vertical, elle rénove ses radars. L'Italie vient de basculer du nord vers le sud plusieurs escadrons d'avions de combat, elle dispose aussi d'un porte-aéronefs léger pour Harrier et modernise sa défense aérienne. Au sein de l'OTAN, les marines de ces pays n'avaient pour mission que d'assurer la sécurité de la sixième flotte sur ses arrières, les États-Unis se réservant les capacités maritimes.

Seule, la France entretient une marine, de format réduit, mais complète et capable d'actions autonomes.

Les pays des rivages nord, s'ils ne s'opposent pas aux deux grands, conservent l'avantage par rapport à ceux du sud. Mais ceux-ci modernisent chaque jour leurs forces aériennes et disposent de marines côtières équipées d'unités rapides porteuses de missiles surface-surface dangereux.

Il apparaît donc nécessaire que les quatre principaux pays européens riverains de la Méditerranée, la France, l'Espagne, l'Italie et la Grèce, renforcent et coordonnent leurs flottes de combat ainsi que leur présence aéronautique en Méditerranée de façon à y exercer une supériorité opérationnelle capable d'assurer la sécurité de nos côtes, de protéger nos routes maritimes et de permettre le cas échéant des interventions militaires ponctuelles.

Affaiblir les positions agressives de l'adversaire potentiel

Le second axe de notre stratégie de défense doit viser à affaiblir les positions agressives de l'adversaire potentiel.

À cette fin, en bonne politique, il convient de jouer de la division du monde arabe et musulman en utilisant deux méthodes politiques complémentaires, tant il est vrai qu'en l'état, il n'est évidemment pas question de désigner pelle-mêle tous les États arabes comme des adversaires. Au contraire, il existe des États pratiquant un islam modéré avec lesquels nous pouvons travailler.

La première méthode consiste à jouer du nationalisme contre l'islamisme. Le monde arabo-musulman est actuellement parcouru de deux courants vitaux, porteurs du regain de dynamisme dont ces pays sont les vecteurs. L'un est le panarabisme, il porte le rêve de l'unité de la nation arabe, il est d'essence nationaliste et s'accommode souvent de laïcité. C'était le projet de Nasser, c'était peut-être celui de Saddam Hussein. L'autre est le panislamisme, c'est le rêve musulman d'un monde uni sous la loi du Coran. Il va souvent de pair avec une vision théocratique de l'organisation sociale comme en Arabie Saoudite et porte en lui un rêve expansionniste et prosélyte souvent très agressif : c'est le thème de la djihad, la guerre sainte, c'est l'Iran théocratique des ayatollahs.

Il me paraît clair que l'Europe doit, chaque fois qu'il y a conflit entre les deux courants, favoriser le panarabisme par rapport au panislamisme. Le premier restera dans les frontières arabes et porte en lui les germes de la division : sur des bases nationalistes, l'unité du monde arabe se heurtera toujours à ses divisions internes. Alors que le second peut plus facilement réaliser l'unité des populations musulmanes et risque de déborder sur l'Europe elle-même, sans compter qu'il se heurte plus violemment à nos valeurs et à notre culture. Jouons donc chaque fois du nationalisme laïc contre l'islamisme théocratique.

Enfin, il convient d'éviter que ne se constituent au sein du monde arabe des pôles de puissance hostiles à l'Europe. Dans le passé la méthode utilisée, notamment par les États-Unis et la Grande-Bretagne, a été celle du contrôle occidental de certains États par une aide et une présence massive. Il s'agit d'une technique dangereuse car elle peut se retourner contre le pays protecteur qui voit alors tous ses investissements utilisés contre lui. C'est à cette triste mésaventure qu'ont été confrontés les Américains en Iran : après avoir soutenu et équipé massivement ce pays, ils se sont retrouvés du jour au lendemain face à un État hostile qui a pu utiliser contre eux les investissements qu'ils avaient réalisés. Craignons de voir se reproduire dans les années à venir la même déconvenue avec l'Arabie Saoudite déstabilisée par la pesanteur de l'appui "amical" des États-Unis.

La meilleure méthode est celle qu'a pratiquée pendant des siècles la Grande-Bretagne à l'égard de pays d'Europe continentale : soutenir les autres nations face à la puissance dominante du moment. C'est ce que la France a fait face à l'Iran en soutenant l'Irak dans sa guerre contre l'Iran, ce qui a permis de neutraliser ce pays pendant près de huit ans. C'est ce qui devrait être fait systématiquement.

Le deuxième impératif doit viser à la limitation de l'armement des pays du sud. Il nous faut cesser, au nom d'une politique économique à courte vue, de fournir à l'adversaire des armes modernes susceptibles de se retourner contre nous. Sans compter que, sur le plan économique, il s'agit bien souvent d'un leurre car les marchés d'armes ainsi obtenus le sont par le truchement de crédits avantageux qui ne sont que partiellement et rarement remboursés. La guerre du Golfe devrait nous servir de leçon puisque nous y avons encouru le risque de voir des soldats français tués par des armes françaises payées par les contribuables français.

Plus encore, il faut empêcher les transferts de technologie permettant à ces pays de fabriquer chez eux des armes offensives et surtout utiliser tous les moyens possibles pour empêcher qu'ils se dotent d'armes de destruction massive chimiques, bactériologiques ou nucléaires.

Le troisième impératif concerne notre politique de coopération.

Celle-ci s'avère nécessaire dans le cadre même de notre politique de défense face au sud. Il importe en effet de ne pas s'enfermer dans une problématique purement conflictuelle. Certes, les facteurs objectifs poussent à la confrontation et c'est pourquoi il nous faut nous renforcer et chercher à affaiblir nos adversaires, mais c'est précisément dans cette perspective que la politique de coopération peut, indépendamment de son aspect humanitaire, être utile à notre stratégie de défense.

En premier lieu, son rôle psychologique peut être essentiel. D'abord, elle peut largement contribuer à freiner le développement du sentiment belliqueux à l'encontre de l'Europe dans nombre de pays. Ensuite, elle peut être utilisée comme un instrument de guerre idéologique contre l'islam intégriste et révolutionnaire. Celui-ci en effet peut être considéré comme notre principal adversaire, car les intégristes considèrent nos États-nations modernes et laïques comme le mal absolu. Et leurs conceptions de la politique internationale correspondent à bien des égards à celles des marxistes. Ils ne respectent aucune loi internationale, aucun traité. Aussi, par le biais d'une action de coopération et d'aide au développement, est-il utile de favoriser l'émergence de styles de vie et de valeurs qui viendraient entraver la croissance de l'influence islamiste.

J'ajoute que des politiques de coopération bien conçues peuvent également conduire à accroître la dépendance de ces pays à l'égard de l'Occident et donc nous donner sur eux des moyens de pression économiques et techniques.

Enfin, la politique de coopération doit jouer un rôle essentiel dans le cadre du retour des immigrés dans leur pays d'origine.

Pour pouvoir jouer ce rôle, la politique de coopération doit répondre, me semble-t-il, à un critère essentiel : elle doit éviter le canal des organismes internationaux de type FED, Banque mondiale et autres. Nous devons faire transiter toute notre aide au tiers-monde par le biais d'actions bilatérales sous notre seule responsabilité.

Préparer les ripostes éventuelles

Néanmoins, et c'est le dernier axe d'une stratégie de défense méditerranéenne, tout doit être conçu pour préparer les ripostes aux agressions éventuelles.

S'agissant du terrorisme, les Européens sont aujourd'hui désarmés. Ils n'ont pas encore compris que les actions terroristes qui les frappent ne sont ni dispersées ni aléatoires. Toutes participent d'une même stratégie de déstabilisation de nos nations. Elles visent à nous affaiblir pour renforcer nos adversaires.

Le terrorisme est un acte de guerre à traiter comme tel. Non en prenant de plus en plus de mesures de sécurité aussi ruineuses qu'inefficaces, mais en allant frapper chez lui l'instigateur. Nous n'obtiendrions peut-être pas ainsi l'éradication des groupes terroristes, mais nous rendrions plus prudents les gouvernements qui les abritent et qui les emploient.

Acte de guerre, le terrorisme ne peut être traité dans le cadre du droit commun par le policier et le juge. Les procès de terroristes en cour d'assises constituent une comédie, les inculpés eux-mêmes nous le disent. Notre législation dans ce domaine est à repenser.

Si nous ne voulons pas être de plus en plus à la merci des États qui utilisent contre nous des formes d'agression n'ayant plus cours entre peuples civilisés, nous devons développer des capacités de rétorsion pour faire fléchir la volonté des gouvernements agressifs : services spéciaux capables comme ceux des Israéliens de frapper n'importe où dans le monde les responsables d'actions terroristes ; moyens aéro-maritimes capables d'actions dont l'exemple nous a été donné par les Américains contre Kadhafi.

Ainsi notre riposte au terrorisme doit-elle comporter trois volets : refus de toute négociation ; répression des auteurs d'actes terroristes par l'instauration d'une juridiction spéciale et le rétablissement de la peine de mort ; représailles contre les auteurs d'actes terroristes et contre les États terroristes.

Nous devons aussi nous préparer à contrer les attaques venues par voie aérienne.

Plusieurs aviations arabes commencent à maîtriser la technique du ravitaillement en vol, ce qui leur donne le moyen de porter le feu en n'importe quel point de nos territoires. Les SU24 libyens (Fencer), qui valent nos meilleurs matériels, n'en ont même pas besoin pour atteindre nos côtes. Les missiles balistiques sol-sol, SCUD, Badr 2000 nous menacent directement.

Une agression menée contre notre sol à partir de plates-formes maritimes est très improbable. Les coups directs que nous pouvons recevoir viendront du ciel, de charges transportées par missiles ou par avions. Le contrôle permanent de l'espace aérien en Méditerranée est donc essentiel à notre sécurité.

Faute de recul et de capacités de détection, nous ne pouvons surveiller le ciel seuls. Nous devons nous associer à nos voisins. Mais la somme des volumes de détection des radars terrestres espagnols, italiens et français laisse encore d'importantes zones d'ombre. La veille assurée par un radar aéroporté AWAC orbitant autour de nos côtes permet de couvrir le bassin occidental au-delà des Baléares et de la Sicile. Mais elle ne peut pas être permanente. Elle ne nous permet d'ailleurs de surveiller ni la Libye, ni même le littoral algéro-marocain et encore moins le bassin oriental. Les radars transhorizon répondent aux espoirs mis en eux. Ils permettront de voir à 3000 kilomètres et constitueront un instrument irremplaçable pour notre sécurité en Méditerranée.

Après avoir vu l'agresseur, il faut le détruire. Valables contre les avions, nos moyens de combat sont impuissants contre les missiles balistiques. La seule solution est d'acquérir des Patriot américains ou de développer un système sol-air équivalent. Elle peut aussi consister à aller traiter la menace à la source.

C'est donc aussi la raison pour laquelle il convient de nous doter des moyens d'une force d'intervention extérieure d'envergure. Celle-ci passe par trois composantes.

Une composante navale fondée sur les porte-avions dont il faut accélérer le programme. Le porte-avions est en effet un instrument de projection de puissance, comme disent les militaires, qui permet de gérer des crises avec un rapport de forces favorable et que seules aujourd'hui les grandes puissances possèdent.

Une composante terrestre constituée de l'actuelle Force d'Action Rapide, mais qu'il conviendrait de rendre effective et de renforcer, tant il est vrai que la guerre du Golfe a montré qu'elle n'était pas, en l'état, opérationnelle.

Enfin, une composante aérienne pour le transport des troupes d'intervention. L'actuel Transal conçu à une époque où nous possédions de nombreuses bases d'escale à travers le monde n'offre pas des charges suffisantes à longue distance. Sur 800 milles nautiques, il emporte 15 tonnes mais quasiment plus rien au-delà de 2500 milles nautiques. L'achat de C130 a permis une progression intéressante de la capacité d'emport, mais a aggravé le caractère disparate de la flotte. La réquisition d'appareils gros porteurs appartenant à des compagnies civiles permet, lors d'opérations importantes, de pallier l'insuffisance du parc militaire. Elle est parfois utilisée mais le système manque de souplesse.

Il importe donc d'engager un vaste effort dans ce domaine.

Par ailleurs, sur le plan nucléaire, le maintien de la force de dissuasion apparaît comme une impérieuse nécessité face aux aléas du monde à venir. C'était vrai, s'agissant de l'est, ce sera vrai dorénavant pour le sud. Et ceci pour deux raisons.

La première est que la détention de l'arme nucléaire représente un élément de puissance et de prestige qui pousse au respect et constitue un facteur de dissuasion autant politique que militaire. On s'en prend moins facilement à une puissance nucléaire qu'à une nation ordinaire.

La seconde raison pour laquelle nous devons conserver et moderniser notre arme nucléaire est tout simplement que celle-ci peut apparaître demain dans certains pays du tiers-monde.

Tel est, me semble-t-il, l'ensemble des moyens à mettre en œuvre et des stratégies à conduire si l'on veut mettre sur pied une défense efficace de l'Europe en Méditerranée.

Pour terminer, je voudrais donner ici une indication sur l'aspect institutionnel de cette politique de défense face au sud.

Il n'existe en Méditerranée aucun système régional de régulation des tensions et de règlement pacifique des conflits.

Le recours à l'Onu semble à exclure. Cette organisation est souvent intervenue en Méditerranée. Elle a voté nombre de résolutions, envoyé des casques bleus à Chypre, sur le canal de Suez, dans le Golan, au Liban... Elle n'a encore jamais contribué à un réel apaisement des tensions. Elle a au contraire favorisé la diffusion de doctrines qui vont à l'encontre des intérêts européens.

Sauf en Corée et au Koweït où les Américains l'ont menée rênes serrées, l'Onu n'a jamais su gérer une crise. Son rôle se réduit le plus souvent à celui d'une caisse de résonance médiatique. Il est à craindre aussi que dans un différend opposant des pays européens à des pays ex-colonisés la sympathie de l'organisation mondiale aille systématiquement à ces derniers.

La Méditerranée entre dans le champ d'action de l'Otan mais seulement comme secteur sud de son théâtre européen. Ni l'Otan ni les États-Unis n'ont encore clairement affirmé leurs objectifs dans la région, ni leur attitude dans le cas d'un conflit euro-africain dans lequel les Russes ne seraient pas mêlés. L'Otan peut pendant un temps encore apporter un soutien logistique aux pays d'Europe, mais il reste atlantique et non méditerranéen de vocation.

L'Europe devrait être le cadre normal pour la défense de cette frontière sud. L'UEO dispose d'un comité, sans aucune responsabilité opérationnelle, chargé d'étudier la Méditerranée. Son rapport diffusé en 1986 n'envisage pas d'autres menaces que celle des pays du Pacte de Varsovie. Il se borne à un inventaire des forces en présence, axé sur les moyens maritimes. Aucun organisme européen n'étudie les menaces endogènes à la Méditerranée ni la forme des crises appelées à s'y développer.

Tout reste donc à faire. La première étape consisterait à intéresser les nations d'Europe du Nord à ces régions qui leur paraissent lointaines, de convaincre les Allemands, les Danois ou les Hollandais que leur avenir se jouera aussi en Méditerranée.

Il n'existe aujourd'hui aucune politique européenne commune vis-à-vis des pays arabes. L'Italie entretient avec la Libye des relations parfois ambiguës, l'Espagne cherche à asseoir son influence par des accords bilatéraux avec le Maroc et l'Algérie. La Grèce reste balkanique. Elle exploite économiquement son appartenance à la CEE mais adopte souvent à l'égard du monde moyen-oriental des attitudes divergentes de celles de ses partenaires.

Pour l'heure, il semble raisonnable de traiter les questions une à une, chacune dans le cadre le mieux adapté à ses aspects techniques.

La lute contre le terrorisme nécessite une action collective de tous : mise en pool des renseignements et front commun face aux États sources.

Le contrôle de l'espace aéro-maritime au plan opérationnel intéresse les États riverains et pour un temps les États-Unis par la présence de la 6e flotte.

Les actions offensives éventuelles de rétorsion par services spéciaux, moyens aériens, maritimes ou amphibies doivent rester de compétence nationale, n'associer que des États ayant de sérieux intérêts communs et une détermination égale. Même si elle a échoué du fait des Américains, l'opération de Suez reste un modèle du genre en matière d'organisation et d'exécution.

Conclusion

Il y a encore deux ans, notre discours sur la Méditerranée eût été centré sur la confrontation est-ouest. Mais, malgré la présence politique et militaire encore lourde des USA et de l'URSS, les antagonismes Otan-URSS y perdent enfin de leur acuité. L'avenir y sera fait des luttes entre les peuples du nord vieillis, stériles, sceptiques mais laborieux et riches, et ceux du sud jeunes, prolifiques, passionnés mais souvent démunis et économiquement sous-développés.

Face à l'activisme de ces riverains du sud dont ils mesurent mal l'agressivité latente, les Européens adoptent le plus souvent l'attitude de l'autruche. Ils n'ont en Méditerranée aucune stratégie d'ensemble.

Aucun d'eux n'a encore osé se lancer dans une contre-offensive culturelle contre l'islamisme. Aucun d'eux n'a encore pris les mesures drastiques qui s'imposent pour empêcher l'implantation de communautés étrangères, «matériellement enkystées sur son sol mais enracinées ailleurs» et enrayer la formation de cette société multiculturelle, aberration au plan de la défense. Aucun d'entre eux ne dispose des capacités militaires suffisantes propre à rendre crédible une politique méditerranéenne. Forgées pour affronter l'URSS, leurs armes ne sont pas adaptées aux nouvelles menaces, pas plus les chars allemands que la force nucléaire stratégique française.

Il serait temps d'y penser.

Les conflits qui nous attendent commenceront de façon bénigne, anodine, mais, s'ils ne sont pas traités à leur source, ils prendront ensuite lentement, progressivement et inexorablement une tournure quasi inéluctable et incontrôlable car ils sont générés par des données géopolitiques et non par le jeu calculé et maîtrisé des grandes puissances qui assuraient jusqu'à maintenant un contrôle hégémonique sur la planète.

Les forces polémogènes qui nous menacent, inhérentes à la nature des peuples, échappent même à leurs dirigeants.

Il est donc temps d'en prendre conscience avec lucidité et sérénité et d'en tirer les conséquences pour l'organisation de notre sécurité. Gouverner c'est prévoir. En l'occurrence, prévoir c'est survivre !
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