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Conférence, le 10/11/1987
De Gaulle aujourd'hui.
Le gaullisme est-il encore d'actualité ?


«Ainsi, du creuset où bouillonnent les douleurs et les fureurs de la nation française, on voit peu à peu se dégager l'élite nouvelle, l'élite du combat. On voit paraître et s'assembler des hommes qui, eux, savent marcher sans reculs, sans calculs, sans formules. Et, dans l'action de ces hommes-là comme dans leurs yeux, on voit briller les premiers signes du renouveau de la France. C'est de cette élite audacieuse que dépend désormais le destin de notre pays.»

C'est ainsi que le général de Gaulle s'exprimait à la radio de Londres le 24 mars 1942 et c'est ainsi qu'il définissait ceux qui le suivaient et qui allaient devenir les gaullistes. Aujourd'hui, presque toutes les personnalités politiques se réclament du général de Gaulle. Sont-elles réellement gaullistes en ce sens ? Appartiennent-elles à cette élite déterminée, généreuse et visionnaire que décrivait le général de Gaulle ? C'est tout l'objet de l'analyse que je vais maintenant m'efforcer de présenter devant vous.

Tout le monde ou presque se réclame de De Gaulle. C'est assurément une donnée de la vie politique actuelle.

Il y a d'abord naturellement les gaullistes, ceux qui ont connu et servi le général de Gaulle et qui sont donc gaullistes par adoubement en quelque sorte. Ils ne sont plus très nombreux sur la scène politique mais ils y jouent encore un rôle, celui de gardiens du temple.

Il y a ensuite les gaullistes par filiation ou par succession, ceux qui le sont simplement parce qu'ils sont membres du RPR. Encore que la référence au général de Gaulle au sein du RPR soit maintenant beaucoup moins fréquente que la référence à Jacques Chirac.

Mais le gaullisme a largement dépassé les limites du mouvement gaulliste. À l'UDF, par exemple, qui ne se réclame pas du général de Gaulle ?

Raymond Barre se définit lui-même comme gaulliste ou plutôt il se réfère, je crois, à une sorte de synthèse du gaullisme et du personnalisme. D'ailleurs, Raymond Barre — c'est bien connu — cultive sa dimension gaullienne par une attitude affectée de solitude et d'apparente distance vis-à-vis des contingences électorales. Et, avec Raymond Barre, c'est le CDS pratiquement dans son ensemble qui maintenant se réclamede De Gaulle. Ceux qui l'ont combattu le saluent aujourd'hui. Et M. Stasi se félicite de trouver en Barre «le plus habile des gaullistes par sa conception des institutions, par sa conception de la grandeur de la France, par sa conception du rassemblement». Même les radicaux valoisiens, M Bariani en tête, sont devenus des admirateurs patentés du général de Gaulle.

Quant au Parti républicain, il a suivi la même voie malgré les engagements bien connus en faveur de l'Algérie française de MM. Longuet et Madelin. N'est-ce pas leur "chef de bande", François Léotard, qui faisait ovationner le nom de de Gaulle devant plusieurs milliers de militants en le présentant comme «le plus grand homme que la France ait connu ces quarante dernières années»?

Mais, plus surprenant encore, l'engouement pour le général de Gaulle ne s'arrête pas aux frontières de la droite, il envahit désormais l'espace de la gauche et du Parti socialiste. M. Chevènement est le pionnier de cette conversion puisque, dès les années soixante-dix, il cherche «à reconstruire la gauche en y intégrant certains aspects du gaullisme». M. Rocard, lui aussi, ne craint pas de se dire gaulliste sur bien des points. «Sur la planification, sur l'indépendance entre les blocs, il est tout à fait dans la ligne du général», déclare le rocardien Michel Sapin. Quant à M. Mitterrand, lui qui devait dilapider l'héritage, il prétend maintenant l'avoir fait fructifier. Et nombreux sont ceux qui croient percevoir chez lui une attitude gaullienne dans sa manière d'assumer ses fonctions présidentielles.

«Tout le monde est, a été ou sera gaulliste», déclara un jour le général de Gaulle et peut-être cette évolution de la classe politique vient-elle lui donner raison et lui rendre cet hommage posthume. Mais est-ce bien sûr, car ces nouveaux gaullistes ou ces héritiers du gaullisme sont-ils vraiment fidèles au gaullisme et à la philosophie politique du général de Gaulle ?

Pour le savoir, il faut d'abord s'interroger sur ce qu'est le gaullisme. Et lorsqu'on écoute la définition qu'en donnent les politiciens d'aujourd'hui, on reste perplexe, car leur conception du gaullisme est bien floue et bien pratique dans son inconsistance emphatique.

Écoutez par exemple quelle définition fumeuse en donne celui qui, pourtant, devrait avoir les idées les plus claires sur le sujet. Écoutez ce qu'en dit M. Chirac : «Le gaullisme, c'est l'histoire d'un homme et c'est l'affirmation de la vocation d'une nation, la France. C'est une idée de l'homme et une certaine idée de la France. C'est un comportement face à l'événement et une vision de l'avenir. Ce n'est pas une idéologie ni même une doctrine. Aussi les années ont-elles passé sans que le gaullisme change.»

Ou encore «Le gaullisme est d'abord un état d'esprit, une vocation de l'âme. Il sécrète la fraternité et le compagnonnage, mais rejette l'esprit de parti... Il se défie des dogmes et des doctrines figés... Le gaullisme est la rencontre d'une liberté et d'une volonté.»

Avec de telles définitions, on comprend que chacun puisse se réclamer du général de Gaulle sans trop de difficulté. Pourtant, le gaullisme n'est pas seulement un état d'esprit, il est bien plus que cela.

C'est d'ailleurs la thèse officielle qui a été développée au cours du colloque qu'avait organisé l'Institut Charles de Gaulle les 25 et 26 avril 1980. Dans son discours de présentation, M. Gilbert Pilleul précisait bien ceci : «Le gaullisme se situe à mi-chemin de l'attitude et de la doctrine mais ne saurait se réduire à l'un des termes de cette alternative. Entendons par-là que le gaullisme du général de Gaulle ne relève pas plus de l'empirisme que de l'idéologie.» N'en déplaise donc à M. Chirac, il y a bien une philosophie politique du général de Gaulle ou un ensemble de principes fondamentaux.

Quels sont ces principes ?

Le premier principe est lié à l'idée de destin. C'est le refus de la fatalité, le refus de l'échec, le réflexe de sursaut tel qu'il s'est manifesté de façon éclatante le 18 juin 1940. Ce rejet de la résignation, cet esprit de résistance découlent de l'idée que l'histoire est avant tout le fruit de la volonté des nations. L'histoire n'est écrite nulle part et celui qui a la charge de la nation doit avant tout incarner cette volonté et cette vitalité. C'est ainsi d'ailleurs que de Gaulle définissait son entreprise : «une forme contemporaine de l'élan de notre pays.»

Le deuxième principe est celui du peuple souverain. C'est l'idée d'un lien direct entre le peuple et le pouvoir qui le représente, entre le peuple et le président de la République à travers l'élection de ce dernier au suffrage universel direct. Le peuple doit ainsi pouvoir s'exprimer par-delà les appareils et les notables, au travers d'une authentique démocratie de participation, dont le référendum est la plus haute expression. C'est aussi l'idée du rassemblement du peuple français par-delà les clivages partisans, car le peuple constitue une communauté, une entité qui, sur l'essentiel, ne doit pas se diviser et doit rester rassemblée.

Le troisième principe est celui d'un État fort, d'un exécutif capable d'imposer l'intérêt national. C'est le rejet du régime des partis qui divise et paralyse la nation au mépris de son intérêt et de son avenir. C'est le refus du système des lobbies qui veulent imposer à la souveraineté populaire leurs intérêts particuliers. C'est le refus du clientélisme et de la démagogie.

Le quatrième principe est celui de la nation. La conception gaulliste n'est pas désincarnée, elle n'a de sens qu'enracinée dans la France et dans son identité nationale. Selon l'expression du général de Gaulle, le gaullisme, c'est une certaine «idée de la France», et l'État n'est pas seulement chargé d'assurer et de faire régner un état de droit, 1'État, pour de Gaulle, est un État national, il incarne la nation.

Le cinquième principe est celui de la grandeur ou, plus concrètement, de la puissance. C'est l'idée que la France doit avoir de l'ambition, qu'elle doit chercher à se dépasser. C'est la volonté pour notre pays d'être indépendant, de refuser de se soumettre ou de s'inféoder à l'étranger. C'est donc la nécessité de se doter d'une défense crédible et autonome et, plus généralement, de disposer de la puissance. Car, sans puissance, il n'y a pas d'indépendance, ni de grandeur.

Enfin le dernier principe est celui de la dimension historique. Notre pays ne vit pas seulement dans le présent, il a un passé et un avenir, et toute politique digne de ce nom doit s'inscrire dans cette perspective historique. Cela va de pair avec une grande largeur de vue et la capacité de donner du souffle à la politique, car, comme le dit Jean Charbonnel, «le gaullisme n'a jamais été sans un certain romantisme.»

Voilà, me semble-t-il, les grands principes de la philosophie politique du général de Gaulle. Ils touchent à l'idée de destin, de peuple, d'État, de nation, de puissance et d'histoire. Ils débouchent sur des concepts politiques : refus du déclin, refus du régime des partis, refus des lobbies, patriotisme, indépendance nationale, identité nationale, démocratie de participation, référendum, défense autonome. Ces principes sont ce que j'appellerai les principes gaulliens et que je distinguerai très nettement du gaullisme.

Il y a en effet pour moi une distinction fondamentale entre gaullisme et principes gaulliens. Le gaullisme, c'est l'attachement à l'action de Charles de Gaulle telle qu'elle s'est concrétisée dans l'histoire de notre pays au gré de la conjoncture et des contingences. Les principes gaulliens, c'est la philosophie politique du général de Gaulle, non pas telle qu'il l'a appliquée, mais telle qu'elle découle de ses écrits et de ses discours.

Son action appartient à l'histoire, et on peut jeter un regard critique sur son action. En revanche, les grands principes de sa philosophie politique restent foncièrement actuels et j'y adhère pleinement. Ces principes dépassent d'ailleurs le général de Gaulle. Ils sont en réalité les principes fondamentaux du politique. Et s'ils sont aujourd'hui présentés comme gaullistes, c'est tout simplement parce que le général de Gaulle a été le dernier chef d'État à incarner cette conception élevée et exigeante du politique et parce qu'il a su exprimer ces principes avec une vigueur et un talent remarquables.

De ce point de vue, nous partageons, une fois n'est pas coutume, l'opinion de M. Barre lorsqu'il affirme : «Ces principes ne sont pas gaullistes, ils sont ceux que tout gouvernement doit respecter pour le service du pays. Ils ont été mis en relief d'une manière exceptionnelle par le général de Gaulle. Les Français s'en souviennent parce qu'ils sont sensibles à la grandeur de leur pays.»

Et aujourd'hui, l'énumération de ces principes est riche en enseignements car elle permet d'éclairer d'une lumière particulièrement crue l'attitude de la classe politicienne. Tous ceux qui se réclament de De Gaulle sont en effet loin d'être gaullistes au sens des principes gaulliens.

Peut-être sont-ils gaullistes, s'il s'agit là d'une étiquette de convenance ou d'un héritage, mais sûrement pas au regard des principes fondamentaux de la philosophie politique du général de Gaulle. De ce point de vue, on ne peut être que sévère : la classe politique trahit, par son action, les principes gaulliens. Et il ne s'agit pas d'une affirmation gratuite. Il suffit de reprendre point par point les principales caractéristiques de la situation politique d'aujourd'hui.

La première entorse aux principes gaulliens, c'est la cohabitation. Celle-ci, acceptée et voulue par la classe politicienne, et tout spécialement par le RPR, est à l'opposé de la conception gaullienne du pouvoir. Oh ! certes, elle est conforme à la lettre de la constitution, mais elle est totalement antinomique de l'esprit de la Ve République telle que l'avait conçue le général de Gaulle.

Pour lui, les institutions reposent sur une clef de voûte : le président élu au suffrage universel direct, qui reçoit mandat du peuple et qui ne peut assumer sa fonction que s'il a la confiance du peuple. Or, celle-ci a été refusée à M. Mitterrand le 16 mars 1986. Il devait donc se démettre comme de Gaulle l'avait fait lui-même après son échec au référendum de 1969. Rester en place, c'était modifier complètement la pratique gaullienne des institutions.

Que M. Mitterrand ne respecte pas l'esprit de la constitution, lui qui avait combattu de Gaulle, c'est au fond dans la nature des choses. Mais la même attitude est beaucoup plus surprenante de la part du chef du parti gaulliste. Or, M. Chirac a joué à fond la cohabitation. Lui qui aspire, au nom de son mouvement, à devenir président de la République, a accepté de devenir le Premier ministre de M. Mitterrand, d'être le principal acteur d'une transformation non gaullienne de la constitution. La cohabitation est, par essence, un compromis politicien. Et les théoriciens du gaullisme avaient clairement pris position contre elle avant mars 86.

Deuxième entorse aux principes gaulliens : le refus de tenir compte de la volonté populaire. Il est tout à fait frappant de constater que le recours au référendum est tombé en désuétude depuis le septennat du président Pompidou. Aucun référendum sous Giscard, aucun sous Mitterrand. Les quelques velléités d'organiser de telles consultations relevaient d'une perspective purement politicienne, pour faire un coup. C'est d'ailleurs bien pour cela qu'elles n'ont jamais abouti.

Mais il y a plus grave : la montée en puissance des lobbies, qui réussissent à faire prévaloir leur volonté sur celle du peuple français. Les autorités morales, qui n'ont d'autre légitimité que celle que veut bien leur reconnaître le gouvernement, ont pris, au cours des deux dernières années, un poids dans la vie publique qui n'est pas admissible. Lorsque par exemple, sous la pression de ces lobbies, le gouvernement renonce à soumettre au parlement un projet de loi portant réforme du code de la nationalité, projet pourtant voulu par une large majorité des Français, il affaiblit l'État et le place en situation de dépendance à l'égard des féodalités. Et, en agissant ainsi, M. Chirac trahit là encore le principe gaullien de l'État souverain garant de l'intérêt général.

Cette mise en cause de la démocratie participative se trouve encore renforcée par une pratique qui se développe de plus en plus : le recours aux commissions de sages. Lorsqu'un problème est difficile, le gouvernement de M. Chirac le soumet à une commission de prétendus experts. Ce faisant, il évacue du champ politique et il soustrait à l'appréciation du peuple les grandes questions qui sont pourtant les sujets essentiels du moment : la sécurité sociale, le code de la nationalité, l'université et la recherche.

Dans l'optique gaullienne, l'exécutif ne peut pas s'abstraire de ses responsabilités fondamentales et le peuple ne peut pas, à travers lui et à travers le Parlement, être dessaisi de son rôle souverain.

Troisième entorse aux principes gaulliens : le retour au régime des partis.

Les institutions de la Ve République — c'est bien connu — ont été conçues par le général de Gaulle pour mettre un terme au régime des partis. C'est dans ce but qu'il a voulu un exécutif fort et des mécanismes institutionnels permettant au président de la République de tirer directement sa légitimité du peuple, indépendamment des partis. Dans cet esprit, le scrutin majoritaire uninominal à deux tours avait été instauré en vue de casser le jeu traditionnel des partis sous la Ve République.

Eh bien, près de trente ans plus tard, le régime des partis s'est reconstitué et s'est trouvé conforté par le mode de scrutin mis en place en 1958. En effet, avec ce mode de scrutin, seuls les candidats bénéficiant de l'étiquette d'une des formations institutionnelles pouvaient espérer être élus.

Ce système électoral a donc complètement fermé le jeu politique autour des formations institutionnelles qui jouissaient d'un véritable monopole du pouvoir et qui continuent, s'agissant du pouvoir exécutif, à bénéficier du monopole. Fortes de cette situation protégée, les formations politiques, à commencer par le mouvement gaulliste, se sont sclérosées pour n'être plus aujourd'hui que des partis dans le sens gaulliste du terme, c'est-à-dire dans le mauvais sens du terme.

La sélection des générations nouvelles ne s'est pas faite au mérite et selon la valeur des hommes, comme ce fut le cas aux premières heures du gaullisme. La promotion résulte des manœuvres internes d'appareil. Les partis ne sont plus ce qu'ils devraient être, des communautés d'hommes et de femmes rassemblées autour de convictions communes, autour d'un même projet. Les partis sont aujourd'hui des appareils qui œuvrent plus dans leur intérêt propre que dans l'intérêt national. La conquête du pouvoir pour le pouvoir leur tient lieu d'objectif et, plus que la poursuite d'un véritable projet politique, c'est la progression de leur carrière qui motive les principaux leaders politiques actuels.

C'est pourquoi le système du clientélisme est revenu en force. Faute de projet politique véritable, les partis alignent des catalogues de mesures catégorielles destinées à satisfaire morceau par morceau l'ensemble des catégories socio-professionnelles. D'ailleurs, les dissensions que connaît la classe politique ne sont plus de grandes querelles portant sur la France comme les concevait le général de Gaulle. Ce sont des querelles de personnes qui s'opposent non parce qu'elles ont des projets politiques divergents, mais simplement parce qu'elles nourrissent des ambitions antagonistes.

Et dans tout cela, il n'y a plus le souci de rassembler le peuple français autour d'un projet. Le RPR, pourtant censé poursuivre cet objectif, se comporte comme un parti et ne tente pas de transcender les clivages. Qui aujourd'hui, dans la classe politicienne, tient le grand discours susceptible de regrouper, sur des convictions fermes, les Français venus de la droite comme de la gauche ?

Le gouvernement lui-même est le produit du régime des partis. Jacques Chirac est le chef d'un gouvernement de coalition où se retrouvent en un savant dosage les chefs des autres partis, chacun accompagné d'un nombre laborieusement calculé de ses amis. Et c'est si vrai que tout véritable remaniement est impossible : il ferait s'effondrer le fragile château de cartes.

Quatrième entorse aux principes gaulliens : la dégénérescence de l'État. Pour le Premier ministre et pour ses ministres, l'État est devenu en quelque sorte un État arbitre qui n'a plus à imposer l'intérêt général, mais qui doit plutôt se placer au point d'équilibre des différents groupes de pression. C'est d'ailleurs pour cette raison que se développe le recours aux commissions de sages, car elles sont dans la logique de cette conception de l’État arbitre. Les commissions entendent les lobbies, définissent une position médiane que l'État se contente ensuite d'enregistrer pour apposer son sceau. On est loin de l'État fort voulu par le général de Gaulle.

Autre déviation de l'État telle que pratiquée par la classe politicienne : la réduction de l'État à sa simple dimension juridique. L'État n'aurait pas d'autre objet que de faire régner l'État de droit. D'où l'importance obsessionnelle donnée aujourd'hui aux droits de l'homme. Mais, dans la perspective gaullienne, l'État est d'abord un État national. Loin d'être désincarné, il constitue la colonne vertébrale de la nation. Il est donc enraciné dans la réalité et l'identité de notre pays, il a la charge de son destin.

Rien à voir avec la conception que développent par exemple les amis de M. Léotard et qui se retrouve dans les propos de M. Désir : «La France est un pays formidable. C'est la patrie des droits de l'homme!» Certes, la France est le pays de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, mais elle est beaucoup plus que cela, elle est un peuple sur un territoire, elle a une histoire, une culture, des mythes, des normes, des valeurs, un passé, un avenir. Et le pouvoir souverain, donc l'État qui en est l'instrument, est en charge aussi de tout cela.

Cette dégénérescence de l'État se manifeste également au travers d'une conception purement gestionnaire de l'État. Pour la classe politique de droite ou de gauche, la mission prioritaire de l'État relève de l'économique et du social. D'ailleurs, l'essentiel du discours politicien porte sur ces questions. M. Barre, par exemple, ne semble pas avoir d'autres préoccupations. Là encore, il s'agit d'une conception contraire à la conception gaullienne de l'État qui veut que celui-ci ait principalement en charge les missions souveraines.

La cinquième entorse aux principes gaulliens est l'absence de références nationales. La classe politicienne a aujourd'hui en effet totalement évacué la dimension de l'identité nationale. Elle n'est plus animée par une «certaine idée de la France», mais plutôt par une certaine idée des droits de l'homme. La préoccupation ambiante est plus à la lutte contre un racisme plus ou moins mythique qu'à la défense de l'identité française. On est loin du patriotisme lyrique du général de Gaulle.

Pour la classe politique, la France se réduit à un hexagone territorial et l'amour de la patrie cède le pas à un complexe de culpabilité qui conduit lui-même à légitimer toutes les atteintes à notre identité : laxisme dans la politique de l'immigration, terreur devant la réforme du code de la nationalité, occultation progressive de notre histoire.

Enfin, la dernière entorse aux principes gaulliens est l'absence totale de vision historique. La classe politicienne n'a plus la moindre vision à long terme de l'avenir de notre nation. Elle est incapable de prévoir et d'agir pour un horizon de moyen ou long terme. Elle ne peut pas porter son regard au-delà de la prochaine échéance électorale laquelle est toujours, dans notre pays, pour l'année suivante. La classe politicienne n'est plus animée de ce souffle qui pousse à la grandeur et à la puissance.

Ces deux préoccupations ont totalement disparu du discours et de l'action de nos gouvernants. Même en politique étrangère, la France n'est plus portée par ce souffle. Elle ne se fait plus respecter et se contente de subir et toujours subir et de se placer à la remorque de ses partenaires et de ses alliés quand ce n'est pas de ses ennemis.

Ainsi la classe politicienne, bien qu'elle se réclame du gaullisme, trahit quotidiennement l'héritage gaullien. Après le départ du général de Gaulle, Georges Pompidou a géré l'héritage, mais il n'a pu empêcher que sa mort provoque une rupture brutale. Et, aujourd'hui, les acteurs de la vie politicienne sont comme des acteurs qui, dépassés par leur rôle, tentent de revêtir un costume trop grand pour eux.

Dans cette trahison des idées gaulliennes, M. Chirac occupe une place particulière, car il est lui-même un héritier privilégié du gaullisme puisqu'il est héritier en ligne directe, si je puis dire. Or, tout dans l'attitude politique de M. Chirac démontre qu'il s'apparente plus à un radical-socialiste ou à un centriste, comme ceux qui combattaient le général de Gaulle lorsqu'il était au pouvoir, qu'à un gaulliste authentique. M. Chirac est l'homme d'un parti, c'est l'homme d'un appareil, il s'affirme dans les manœuvres comme celles qu'il avait entreprises contre M. Chaban-Delmas lors de l'élection présidentielle de 1974.

M. Chirac est aussi l'homme des reculades, qui fait osciller sa ligne politique en fonction des sondages, des manifestations de rue ou de la pression des lobbies. Enfin, M. Chirac est l'homme de la cohabitation.

Il en va de même de M. Barre. M. Barre est présenté comme une personnalité gaullienne en raison de son attitude de retrait par rapport aux partis et de sa démarche solitaire. Pour autant, Raymond Barre n'a rien de gaullien. D'abord parce qu'il est coupé du peuple et qu'il ne peut se faire l'expression de la volonté populaire. C'est l'homme des experts et des cabinets, c'est lui qui veut confier les grands problèmes du pays à des commissions de sages. M. Barre a un problème : c'est le peuple. C'est aussi l'homme de la gestion, il ne se préoccupe que des problèmes économiques. Il n'est, à vrai dire, fort que de ses silences car il lui manque le souffle et la vision historique d'un avenir pour la France.

Quant à M. Mitterrand, à qui beaucoup reconnaissent une attitude gaullienne, il est l'homme de la rupture avec l'identité nationale. Il est aussi celui de la démarche partisane, du peuple de gauche contre le peuple de droite, il est l'homme de la cohabitation. Il est pour nous l'homme du déclin.

Ces trois personnalités sont à l'image de la classe politicienne dans son ensemble : elles gèrent le déclin, alors que de Gaulle avait prêché le refus du déclin et de la fatalité.

Voilà pourquoi le gaullisme n'existe plus aujourd'hui, non plus que les idées gaulliennes dans la classe politicienne. Et plus celle-ci s'en réclame, plus elle trahit et plus elle dilapide l'héritage.

Le général de Gaulle, s'il observait aujourd'hui ce qui se passe, reprendrait sans doute à son compte cette phrase du cardinal d'Espagne de Montherlant «Toute ma vie j'ai lutté pour ma solitude. ... le drame de la mort, je me demande si c'est la mort ou si ce sont les héritiers.»

Nous aurions tort pourtant de céder au pessimisme, car les idées gaulliennes doivent impérativement survivre. Essentiellement parce qu'elles représentent les grands principes nécessaires au redressement de notre pays. Ce sont, comme je le disais tout à l'heure, les idées fondamentales du politique, sans lesquelles aucun gouvernement ne pourra jamais mener une grande politique de renouveau national. Et, comme toujours dans l'histoire, ces idées renaissent et réapparaissent là où on les attend le moins.

Il y a aujourd'hui sur la scène politique un nouveau courant qui prend corps et qui se développe. Ce courant véhicule clairement ces grandes idées du politique nécessaires au redressement national. On y trouve l'idée fondamentale du pouvoir pour le peuple, qui s'oppose au régime des partis et des lobbies. On y trouve cette volonté de rassembler le peuple français autour des nécessités impérieuses de sa survie, de son redressement et de son renouveau. On y trouve ce souffle nécessaire pour redonner à notre pays sa grandeur, sa puissance et son identité.

Le gaullisme est mort, les idées gaulliennes ou plutôt les idées du politique ne sont ni chez Chirac ni chez Barre, elles sont en train de renaître au sein de la droite de conviction.
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